VIDEO. Fille ou garçon, faut-il les conformer aux canons du genre ? Les éléments de réponse avec la sociologue Natacha Chetcuti. En partenariat avec Thinkovery, nouveau média de la connaissance.
Natacha Chetcuti (DR)
La question du genre suscite à nouveau de violentes controverses. Alors que notre société s’emploie petit à petit à casser les clichés sexistes et à défendre le droit à la différence, les voix qui se sont élevées après la publication du catalogue de jouets de la marque U démontre, une nouvelle fois, que rien n’est acquis. Voir un garçon câliner une poupée ou une petite fille manier un tournevis sur une publicité scandalise encore.
Les clichés ont la peau dure. Les réactions sont tout aussi fortes face à l’expérience conduite par l’Education nationale afin de sensibiliser les enfants aux stéréotypes. L’expérience « ABCD de l’égalité » s’est attirée les foudres du Printemps français, mouvement ultra-conservateur. Ce dernier s’indigne du fait que l’on porte atteinte aux fondements de la construction de l’identité des enfants.
Alors quid du genre et quid du sexe ? Relèvent-ils de l’inné ou de l’acquis ? Le point en vidéo avec la sociologue Natacha Chetcuti, spécialiste de la question.
Loïc Le Gac
Des enfants dans une école de Lyon, le 3 septembre 2013. (archives)
Crédit : JEFF PACHOUD / AFP
Pour onze universitaires, la rumeur d’un prétendu enseignement de la théorie du genre à l’école est une « manœuvre révoltante de déstabilisation des parents ».
Après le ministre de l’Education lui-même, c’est l’école qui monte au créneau pour démentir la rumeur, lancée et propagée par des militants proches de l’extrême droite, sur le prétendu enseignement de la théorie du genre à l’école. Onze universitaires de Strasbourg ont ainsi récusé dans une tribune publique mercredi 29 janvier l’idée qu’une « prétendue théorie du genre » serait enseignée dans les écoles françaises, après des appels aux parents sur des réseaux sociaux de retirer leurs enfants de l’école.
Les onze enseignants supérieurs signataires de ce texte, parmi lesquels des historiens, des professeurs de droit, de sciences sociales et de psychologie y voient une « manœuvre révoltante de déstabilisation des parents » qui a privé des enfants d’école. »De plus cette rumeur est totalement mensongère », écrivent-ils dans leur déclaration. « Non, les enfants ne sont pas en danger. Non, la prétendue théorie du genre n’existe pas. Oui, les programmes scolaires invitent à réfléchir sur les stéréotypes de sexe« .
Une initiative lancée par une proche de Soral
« Pour en finir avec les idées reçues », les signataires soulignent que « le genre est simplement un concept pour penser des réalités objectives. On n’est pas homme ou femme de la même manière au Moyen-Âge et aujourd’hui. (…) L’école est le lieu où l’on permet à chacun de réfléchir sur les conséquences néfastes des idées reçues et d’interroger certains préjugés », ajoutent-ils. »En permettant aux élèves de se demander pourquoi les princesses ne pourraient pas aussi sauver les princes, en montrant que, selon les lieux et les époques, les rôles des hommes et des femmes ont varié et que l’amour a des formes multiples, les chercheurs, les enseignants et les professeurs des écoles permettent aux enfants, citoyens et citoyennes de demain, de construire un monde plus égalitaire et plus harmonieux« .
Leur mise au point intervient après celle du ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon, qui a déclaré que « l’école de la République n’enseigne absolument pas la théorie du genre« . Depuis vendredi, une centaine d’écoles ont été perturbées par des absences d’élèves après un appel à boycotter l’école pour protester contre ce qui est présenté comme un enseignement aux enfants de la « théorie du genre ». L’initiative « Journée de retrait de l’école » a été lancée par Farida Belghoul, une militante proche de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral.
Les parlementaires européens planchent sur le rapport Lunacek
[GEORGES GOBET / AFP]
C’est le nouveau cheval de bataille de la Manif pour Tous qui entend « ne rien lâcher » après l’annonce du retrait temporaire du projet de loi famille. Dans son collimateur : le « rapport Lunacek » examiné au Parlement européen en séance plénière.
Actualisation : Le rapport Lunacek adopté au Parlement européen
Ce fut un des mots les plus prononcés dimanche, à Paris et à Lyon, à l’occasion de la Manif pour Tous.Le « rapport Lunacek », examiné depuis lundi au Parlement européen est l’objet d’une vive opposition des militants LMPT qui y voient une offensive de la « théorie du genre ».
A quelques heures du vote, une pétition - qui a reçu plus de 200.000 signatures - circule pour dissuader les élus européens d’adopter ce rapport qui fait partie des 19 sujets principaux qui figurent à l’ordre du jour de la séance plénière du Parlement de Strasbourg qui s’achèvera jeudi. Dans les faits, de quoi s’agit-il ?
Lutter contre les discriminations
L’objectif affiché de ce rapport, rédigé par la député autrichienne Ulrike Lunacek (Verts / Alliance Libre européenne), est de définir une feuille de route pour « protéger les droits fondamentaux des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et intersexuées (LGBTI) » contre les discriminations ou les violences.
Le rapport Lunacek invoque l’article 21 de la charte des droits fondamentaux, interdisant toute discrimination, pour faire valoir ses propositions. De même que les femmes, les personnes handicapées ou les Roms bénéficient de mesures protectrices particulières, il est légitime qu’il en soit de même pour les personnes LGBTI, explique l’exposé des motifs.
Lesbiennes, transgenres et intersexué(e)s
Dès lors, le rapport préconise une série de dispositions visant à lutter contre la discrimination, en particulier au travail, dans l’éducation, dans l’accès aux biens et aux services. Par ailleurs, plusieurs mesures sont préconisées pour rendre plus efficiente la pénalisation des comportements discriminatoires.
Le rapport Lunacek, enfin, insiste sur les discriminations spécifiques dont seraient l’objet les lesbiennes (en tant que femmes et en tant qu’homosexuelles), de même que les personnes transgenres ou intersexuées. Les homosexuels masculins ou les bisexuels jouiraient d’une position moins discriminée.
Concrètement
Quelques pistes de mise en application pratique des principes généraux énoncés par le rapport peuvent être identifiées dans les recommandations qui avaient été formulées par la commission des droits de la femme et de l’égalité des genres.
Dans ce document, il est ainsi suggéré le choix devrait être donné en matière de procréation aux personnes LGBTI sans discrimination, que les cours d’éducation sexuelle doivent apporter « un regard favorable sur les personnes LGBTI », que les hôpitaux disposent de service ad hoc pour prendre en charge les opérations de changement de sexe, que le droit familial des états membres prévoit « la possibilité que les enfants aient plus de deux parents », ou encore que « les autorités locales ou régionales » facilitent « l’organisation d’événéments tels que les défilés de type ‘Pride »« .
Ce que disent les opposants
Autant de propositions que dénonce La Manif pour Tous et les autres organisations engagées dans la dénonciation du rapport Lunacek. Selon ces opposants, les personnes LGBTI « sont avant tout des hommes et des femmes (et) leurs droits fondamentaux sont donc parfaitement identitiques à tous les citoyens« . De même, ces opposants voient dans ce rapport la porte ouverte à « l’enseignement de l’identité de genre dans les programmes scolaires ».
Le rapport Lunacek propose enfin, selon des modalités particulières, que les dispositions les plus favorables aux personnes LGBTI (notamment en matière de droit familial) adoptées dans certains pays de l’UE soient automatiquement reconnues par les autres Etats membres. Une piste qui inquiète également les mouvements opposés à ce rapport qu’ils espèrent voir rejeté à la matière du rapport Estrala, objet de leur combat précédent.
Le vote devrait survenir mardi. Une conférence de presse est prévue à 15H00.
Loi sur la famille : « Une très mauvaise nouvelle pour l’Inter-LGBT »Transgenre, il est le premier Européen à accoucher d’un garçonBradley Manning : « Je suis Chelsea, je suis une femme »
LOI FAMILLE : « UNE TRÈS MAUVAISE NOUVELLE » POUR L’INTER-LGBT
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CI-DESSUS
Le report de l’examen du projet de loi Famille est vivement critiqué par l’Inter-LGBT
[CC / Cheng]
Le flou régnait sur le projet de loi famille sur lequel planche Dominique Bertinotti, ministre déléguée à la Famille. Lundi, en deux étapes, l’examen du texte a été repoussé. Les réactions se multiplient, notamment au sein de l’Inter-LGBT.
Au lendemain de la démonstration de la « Manif pour Tous », Manuel Valls a annoncé lundi matin lerejet par le gouvernement de tout amendement lié à la PMA ou à la GPA qui serait apporté au projet de loi famille. Puis, dans l’après-midi, Matignon a fait savoir que le projet de loi ne serait pas examiné en 2014. La réaction de Marjorie Monni, porte-parole de l’Inter-LGBT en charge des questions de famille.
>>> Lundi matin, Manuel Valls a annoncé que le gouvernement ne soutiendrait aucun amendement en faveur de la PMA et de la GPA. C’est finalement tout le projet de loi sur la famille qui est repoussé dans l’après-midi. Quelle est votre réaction ?
C’est une très mauvaise nouvelle. Cela envoie un message très négatif à la frange progressiste des Françaises et des Français. Au lendemain de la Manif pour Tous, c’est une vraie reculade de la part de ce gouvernement qui se dit de gauche. Ce gouvernement va de reculades en reculades, mais là c’est vraiment scandaleux de sacrifier ce projet de loi sur l’autel du conservatisme et des réactionnaires.
>>> De votre point de vue, ce dossier n’est donc pas enterré, malgré le report du projet de loi annoncé cet après-midi ?
Nous attendons du président François Hollande des éclaircissements car les raisons de ce report ne nous semble pas du tout convaincantes. Toutefois, ce report est très inquiétant. D’abord parce qu’on a le sentiment que cela pourrait être une façon d’enterrer définitivement la PMA mais aussi parce qu’il est plus qu’urgent que de vraies avancées soient faites en matière de filiation sociale et de droit des familles homoparentales mais aussi recomposées, monoparentales, etc.
>>> Pourtant, la PMA et le GPA ne figurent pas dans son programme de 2012…
LA GPA n’a jamais été à l’ordre du jour. François Hollande s’y est même fermement opposé. Concernant la PMA, cela n’est pas explicitement formulé dans son programme électoral mais nous considérons qu’il s’est engagé en faveur de la PMA pour les lesbiennes par ses déclarations publiques, à l’époque relayées par Madame Najat Vallaud-Belkacem. Malgré ces rétropédalages, nous le considérons comme toujours engagé.
>>> Quelle est donc votre nouvelle stratégie à court terme ?
Nous allons naturellement poursuivre notre travail de lobbying, et en particulier engager les députés de gauche à déposer une proposition de loi sur les familles. Mais nous estimons également nécessaire de faire un travail de pédagogie auprès des politiques, des médias et du grand public. De nombreuses zones d’ombre entourent cette question, véhiculées par les réactionnaires de la Manif pour Tous.
>>> Par exemple ?
Manuel Valls relaie par exemple un amalgame entre la PMA et GPA qui a été fait par les réactionnaires. A l’Inter-LGBT, la question de la GPA, qui est aujourd’hui fermée à tous les couples sans exception, n’est pas à l’ordre du jour. Nous réclamons l’égalité des droits et donc l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, célibataires ou couples de lesbiennes.
>>> Dimanche, Jean-Pier Delaume-Myard, homosexuel et porte-parole de la LMPT, a estimé que l’inter-LGBT était un lobby non représentatif des homosexuels de France. Que lui répondez-vous ?
Je pense que ce monsieur n’a pas compris ce qu’était l’Inter-LGBT. Nous n’avons pas la prétention de représenter toutes les lesbiennes et tous les homos. Mais quarante associations sont derrière nous ce qui donne une certaine légitimité à nos interventions
Le discours des opposants à l’homoparentalité sur « l’intérêt de l’enfant » est-il fondé ? Des études récentes menées aux États-Unis comparent les résultats scolaires, le développement personnel et la stabilité psychique des enfants élevés par des couples de même sexe avec ceux des enfants élevés par des couples hétérosexuels.
Le débat à propos du mariage des personnes de même sexe, de l’adoption d’enfants par ces couples ou de leur accès à l’assistance médicale à la procréation (AMP) est aujourd’hui intense en France. Ce débat existe aussi aux États-Unis, où le fait que certains États fédérés et que d’autres pays autorisent le mariage entre personnes du même sexe, l’adoption ou l’accès à l’AMP par ces couples [1], explique la multiplication depuis vingt-cinq ans des travaux en obstétrique, médecine fœtale-obstétrique (fetal maternal medicine), pédiatrie, sociologie, et psychologie, sur le développement et l’évolution des enfants ayant comme parents soit deux hommes soit deux femmes.
Ces études sur les familles homoparentales [2] en général, et sur les enfants élevés par des couples de même sexe en particulier, reflètent les objectifs d’un agenda progressiste dans le domaine des enjeux dits de « bioéthique ». Elles questionnent en effet des idées préconçues, ouvrent de nouveaux champs d’étude, et insistent sur des données empiriques et sur la transparence des investigations menées. [3] Par le fait même de leur existence, ces recherches réfutent non seulement les arguments récurrents sur l’absence de données concernant le développement des enfants élevés par des couples de même sexe, mais elles remettent sérieusement en cause d’autres arguments fréquents (mais sans preuve aucune) qui critiquent les familles homoparentales au nom de « l’intérêt de l’enfant ». Plus précisément, ces études permettent de répondre à l’ensemble des questions portant sur les différences présupposées dans le domaine des résultats scolaires, le développement personnel ou encore la stabilité psychique des enfants élevés par des couples de même sexe par rapport à ceux élevés par des couples hétérosexuels.
Il s’agit de présenter ici une synthèse de l’ensemble de ces travaux, en soulignant dans un premier temps les difficultés et écueils méthodologiques de ces études, et dans un deuxième temps, les résultats de quatre études considérées comme étant les plus rigoureuses. Nous nous intéressons plus particulièrement aux nouvelles configurations familiales aux États-Unis où deux des quatre études ont été menées (en les comparant avec deux autres études menées en Angleterre et en Belgique). Auparavant, il convient d’esquisser le cadre juridique dans lequel évoluent ces nouvelles configurations familiales aux États-Unis, issues soit de familles recomposées soit du recours à l’assistance médicale à la procréation (AMP).
AMP : la régulation fédérale américaine
Contrairement aux idées reçues, le recours à l’AMP aux États-Unis n’existe pas dans un « no man’s land » sans lois ni structure. Au niveau fédéral, la jurisprudence de la Cour suprême place le domaine de la procréation dans la sphère privée, et a ainsi défini un « droit à l’intimité » ou « droit à la vie privée » (right to privacy). [4] En outre, dans l’affaireBragdon v. Abbott [5], la Cour suprême a déclaré que la procréation est une « activité majeure de la vie » (major life activity) pour tout être humain. Dans l’arrêt en question, et en conséquence, une personne atteinte du virus HIV, asymptomatique ou pas, tombe sous la protection du American Disabilities Act (ADA) en cas de discrimination puisque le fait d’avoir le virus empêche cette personne d’avoir des enfants par peur de transmettre le virus à l’enfant. Depuis cet arrêt, un certain nombre de tribunaux ont déclaré que les personnes atteintes d’infertilité peuvent aussi être protégées par l’ADA.
Cette protection constitutionnelle, somme toute remarquable, ne veut pas dire cependant qu’un citoyen américain peut faire tout et n’importe quoi. Deux lois fédérales encadrant l’AMP doivent être citées : le National Organ Transplant Act qui interdit la vente d’organes et autres éléments du corps humain – donc ce qui a une valeur marchande dans le don du sperme et des ovules, par exemple, c’est le temps sacrifié du donneur et/ou les jours de salaire perdus. La deuxième loi nationale obligea dans un premier temps le Ministère de la Santé (Health and Human Services Department) à développer un modèle de certification pour les centres de traitement d’infertilité – que ces derniers pouvaient adopter ou non – mais surtout dans un deuxième temps, à publier chaque année un rapport d’activité des centres de traitement d’infertilité à travers les États-Unis – toujours sur la base du volontariat. [6] En 2006, sur les 483 cliniques en activité, 426 ont répondu au questionnaire. [7] Il n’y a pas de sanctions pour les centres qui ne répondent pas, en dehors de la sanction du marché dans la mesure où les futurs « patients » consultent systématiquement ce rapport mis en ligne avant de choisir leur centre de traitement.
L’absence d’autre type de législation nationale relative à l’AMP s’explique tout simplement par le principe de séparation des pouvoirs et par le fonctionnement du fédéralisme aux États-Unis. L’Article 1 Section 8 de la Constitution américaine confère un certain nombre de pouvoirs et de devoirs au Congrès, et les autres pouvoirs, en vertu des 9ème et 10ème Amendements de cette même Constitution, sont conférés aux États fédérés ou au peuple. [8] En pratique, cela veut tout simplement dire qu’on confère aux États fédérés et à leurs institutions – leurs assemblées représentatives, et/ou tribunaux – le pouvoir de proposer, de créer et d’évaluer des politiques publiques dans tous les domaines non-mentionnés dans l’Article 1 Section 8 de la Constitution. Ainsi, chaque État peut développer sa propre politique de santé, de la famille, de l’éducation, son propre droit pénal, de la famille, etc. Dans le domaine du recours et des conséquences de l’AMP (filiation, etc.), de nombreux États ont déjà promulgué des lois, certains de manière très restrictive comme la Louisiane, d’autre beaucoup moins, comme en Californie.
Régulation du mariage et des familles homoparentales
Aux États-Unis, le mariage des couples homosexuels n’est pas reconnu au niveau fédéral. En outre, le Congrès américain a voté le Defense of Marriage Act (DOMA) en 1996 qui définit le mariage comme un contrat liant un homme et une femme. Cette loi fédérale permet également aux États qui le souhaitent de ne pas reconnaître un mariage contracté par un couple homosexuel dans un État qui l’autorise. Le président Barack Obama s’est également prononcé contre le mariage des personnes de même sexe, mais il approuve l’existence d’unions civiles telles qu’elles existent dans certains États. Il a également demandé au Congrès d’abroger le DOMA, et il souhaite voir l’ensemble des droits fédéraux attribués aux couples hétérosexuels étendus aux couples de même sexe. Dans le même sens, Obama a décreté le 15 avril 2010 par ordre exécutif que tous les hôpitaux et cliniques publics dispensant des soins aux bénéficiaires de Medicare (assurance-santé nationale pour les personnes agées) et de Medicaid (assurance-santé nationale pour les personnes démunies) doivent dorénavant permettre à leurs patients de choisir la personne de leur choix comme représentant légal en cas d’incapacité du patient. [9]
Au niveau fédéré, les couples de même sexe peuvent se marier dans cinq États et dans le district de Columbia, et bénéficier ainsi de tous les droits et devoirs de couples mariés hétérosexuels. Environ quarante-cinq États ont promulgué des lois réservant le mariage à des couples hétérosexuels, mais certains de ces États ont néanmoins instauré des formes d’union civile qui octroient aux couples de même sexe une partie voire même tous les droits et devoirs liés au mariage traditionnel. En outre, dans plusieurs États qui n’offrent aux couples de même sexe ni la possibilité de se marier ni d’établir un contrat d’union civile, les législateurs ont cependant promulgué de nombreuses lois leur accordant certains droits dont jouissent les couples hétérosexuels, par exemple dans le domaine de l’assurance-santé ou de l’assurance-vie, la prise de décision médicale pour un partenaire malade, ou encore l’adoption d’enfants. Ainsi, dans la plupart des États, les couples de même sexe bénéficient d’au moins une partie des droits et devoirs accordés aux couples hétérosexuels.
Relevant également des compétences de chaque État, la relation parent-enfant pour les couples de même sexe et leurs enfants varie d’un État à l’autre et d’une configuration familiale à une autre. Dans de nombreuses familles homoparentales, un des membres (A) amène dans la relation de couple un/des enfant(s) issu(s) d’une union hétérosexuelle précédente. Ainsi, l’enfant a déjà deux parents « naturels » (A et B) et leurs droits sont supérieurs à ceux du nouveau partenaire (C), sauf si le parent naturel (B) abandonne légalement l’enfant, permettant à ce dernier de devenir « adoptable » par le nouveau partenaire C.
Dans le cas de l’enfant adopté ou issu d’un recours à l’AMP, différentes possibilités existent pour les couples de même sexe selon l’État dans lequel ils habitent. Dans le cas de l’adoption, la majorité des États autorisent l’adoption par un adulte quelque soit son orientation sexuelle, et dans de très nombreux États, l’adoption jointe par un couple non-marié et/ou de même sexe est autorisée. Dans le cas d’un enfant issu d’une AMP, la plupart des États autorisent « l’adoption par le second parent » (second-parent adoption), autrement dit, l’adoption par le parent non-naturel du couple de même sexe (celui ou celle qui n’a pas fourni les gamètes ou porté l’enfant). [10] Dans les États ou juridictions qui n’offrent pas cette possibilité, on trouve parfois d’autres solutions, par exemple l’adoption par le « beau-parent » (step-parent/domestic partner adoption), c’est-à-dire par le partenaire du parent naturel de l’enfant qui vit déjà avec ses deux parents de même sexe, ou encore une « garde d’enfant » (guardianship) accordée au parent non-naturel (ce dernier statut ne comporte pas autant de droits qu’une adoption).
Enfin, dans les États et/ou les juridictions où rien n’est prévu pour la filiation d’un enfant adopté par un couple de même sexe et/ou issu d’un recours à l’AMP, et dont les deux parents souhaitent être reconnus comme parents légaux, ils peuvent éventuellement obtenir de la part du tribunal compétent de leur État la reconnaissance des droits parentaux conjoints, selon la doctrine du « parent psychologique ». Dans ce cas, le parent non-naturel doit convaincre le tribunal de la nécessité d’une décision judiciaire afin de protéger la relation qu’il a/aura avec l’enfant en question, et ce dans l’intérêt de l’enfant. Ainsi, le tribunal est amené à prendre presqu’exclusivement en compte les intérêts et le bien-être de l’enfant. Ce type de demande se produit le plus souvent lorsqu’un couple avec enfant(s) se sépare et que le parent « non-légal » souhaite obtenir une forme de tutelle sur l’enfant qu’il/elle a élevé au même titre que le parent naturel. Or la doctrine du « parent psychologique » s’établissant plus ou moins à travers le pays comme un modèle à suivre, on observe un nombre croissant de demandes de ce type en amont, c’est-à-dire avant même la naissance ou l’arrivée d’un enfant dans un couple de même sexe qui habite dans une région où rien n’est prévu. [11]
Enfants élevés par des couples de même sexe : quelques statistiques
Venons-en désormais au sujet précis, en passant tout d’abord par un certain nombre de chiffres dont on ne peut faire l’économie. Les premières données officielles, datant de 2000 et provenant du Bureau fédéral de recensement, estimaient le nombre de foyers homoparentaux à 658 000, dont 27 % incluaient des enfants, soit environ 166 000 enfants. [12] Les données plus récentes, provenant toujours du Bureau de recensement, situent à environ 77,4 millions le nombre d’enfants mineurs aux États-Unis et à environ 250 000 le nombre d’enfants élevés par un parent homosexuel ou un couple de même sexe. [13]
Écueils méthodologiques
Au milieu des années 1980, les premières recherches furent menées par des associations militant en faveur des droits des homosexuels. Elles consistaient le plus souvent en entretiens informels des parents concernés et de leurs enfants, le plus souvent en très bas âge. Leurs conclusions, qui faisaient presque systématiquement l’éloge de l’homoparentalité, ont été très vite critiquées et écartées. Cela a néanmoins eu comme effet bénéfique de pousser de nombreux chercheurs issus de diverses disciplines des sciences humaines à s’intéresser à ces nouvelles configurations familiales. Les premières études « scientifiques » ont ainsi été menées grâce à la médiatisation de certaines affaires portées devant la justice, donc sous l’œil des médias (« thrust into the public eye »). Elles concernaient le plus souvent des demandes de garde d’enfants dans le cas d’un divorce d’un couple hétérosexuel dont un des membres s’installait avec son conjoint du même sexe. Avec le développement de l’AMP et l’absence de régulation concernant l’accès à ces techniques dans certains États, venaient ensuite devant la justice les demandes de coparentalité pour les couples de même sexe, deux femmes dont une qui aurait eu recours à l’insémination artificielle, ou deux hommes ayant eu recours à une femme porteuse.
L’un des premiers problèmes méthodologiques lorsqu’on évoque les études scientifiques sur l’impact de ces nouvelles configurations familiales sur les enfants repose sur le fait que ces configurations peuvent être très différentes les unes des autres. En d’autres termes, et comme l’ont si bien montré William Meezan et Jonathan Rauch dans un article intéressant, étudier l’homoparentalité ne se résume pas à étudier uniquement une structure familiale, mais plusieurs. [14] Meezan et Rauch soulignent d’autres difficultés de méthodologie posées aux chercheurs par le corpus disponible aujourd’hui. Sans doute le défi le plus important est-il celui de trouver un échantillon représentatif. Afin de trouver des sujets, les chercheurs, qui n’ont évidemment aucun listing des familles homoparentales, doivent « recruter » par des méthodes qui ne permettent pas de construire des échantillons suffisamment représentatifs. Dans l’ensemble du corpus étudié, tous les cas sauf un étaient composés uniquement de personnes blanches, de classe moyenne ou moyenne-supérieure, urbaines, et très diplômées. Il y avait également une grande majorité de parents lesbiens, et tous les participants avaient fait leur « coming-out ».
Une troisième difficulté provient de l’absence de financement de ce type de recherche, ce qui oblige les chercheurs à se rabattre sur de petits échantillons. À la date de 2005, aucune des études n’avait été financée par le gouvernement fédéral, alors que cette source de financement est la plus importante pour les sciences humaines aux États-Unis. Comme cela vient d’être souligné, les échantillons trop petits sont le plus souvent inexploitables, notamment parce qu’ils ne permettent pas de constater des différences importantes entre des groupes comparés.
À propos justement de la comparaison, une des questions principales des chercheurs dans ce domaine n’est pas tant « comment vont les enfants élevés par des parents homosexuels », mais « comment vont-ils en comparaison avec qui ? » Est-ce qu’un enfant élevé par une mère célibataire lesbien peut être comparé à un enfant élevé par une mère célibataire hétérosexuelle ? Est-ce qu’une famille ayant deux femmes comme parents peut être comparée à une famille ayant deux hommes comme parents ? La plupart des études mélangent les configurations ou n’utilisent pas du tout de groupes comparatifs. Certaines études avancent en effet l’idée selon laquelle le fait de comparer une famille homoparentale à une famille dont les parents sont de sexes opposés impose à la première une norme d’hétérosexualité contre laquelle elle serait jaugée. [15]
Une autre lacune des études menées jusqu’à présent concerne l’hétérogénéité à l’intérieur des configurations homoparentales elles-mêmes. Les configurations homoparentales sont nombreuses, et les détails de celles-ci ne sont pas assez souvent pris en compte. Dans au moins une des études, on trouvait au sein d’un même groupe étudié des enfants dont les parents étaient transsexuelles et lesbiens, des enfants biologiques d’un des parents du couple homosexuel, et des enfants adoptés du couple homosexuel.
Les deux dernières lacunes de ces études concernent la méthode de récolte des données et l’application de correcteurs statistiques pour compenser l’effet de la petite taille de l’échantillonnage. En ce qui concerne la récolte des données, peu d’études ont été basées sur des entretiens exclusifs avec les enfants ou sur des observations passives et dans la longue durée de leurs comportements. Elles ont consisté pour la plupart en auto-évaluations, moins chères et moins chronophages. Concernant le travail de statistique, très peu d’études se sont livrées à ces corrections, laissant le doute quant au premier problème soulevé, à savoir la représentativité.
Résultats
Cela étant dit, il existe aujourd’hui un consensus sur les résultats jugés probants de l’ensemble de ces études, dont quatre en particulier sont cités en exemple. Quelles sont ces études considérées comme étant « méthodologiquement rigoureuses » et quelles sont leurs conclusions ?
Les travaux de W.R.P (Wainwright, Russell et Patterson) de 2004 basé sur un échantillon de 12 105 adolescents américains, à l’intérieur duquel on a sélectionné 44 adolescents élevés par un couple de lesbiennes et 44 par un couple d’hétérosexuels. [16]
Les travaux de Golombok et al. de 2003 en Angleterre basés sur un échantillon de 14 000 mères et leurs enfants dont 39 familles dont la mère est homosexuelle comparées à 74 familles dont les parents sont hétérosexuels, et enfin 60 familles ayant comme parent une mère célibataire. [17]
Les travaux de Chan, Raboy et Patterson de 1998 aux États-Unis basés sur un échantillon de personnes ayant eu recours à la même banque de sperme, comparant donc 34 familles composées de couples lesbiens, 21 familles composées d’une mère lesbienne comme parent, 16 familles dont les couples étaient hétérosexuels, et neuf mères célibataires hétérosexuelles. [18]
Et enfin, les travaux de Brewaeys et al. de 1997 basés sur 107 familles en Belgique, dont les deux premiers groupes étaient usagers de la même clinique de traitement d’infertilité, dont 39 familles de couples lesbiennes qui ont conçu des enfants à partir d’une insémination artificielle comparée à 38 familles hétérosexuelles qui ont conçu des enfants également à partir d’une insémination artificielle, et enfin 30 familles hétérosexuelles qui ont conçu des enfants de manière naturelle. [19]
Ces quatre études ne se sont pas contentées d’auto-évaluations, mais d’observations prolongées, et ont également appliqué des outils statistiques (notamment, l’analyse multi-variée) afin de prendre en compte les facteurs démographiques et sociaux pour les groupes analysés.
Quelles sont les principales conclusions de ces travaux ? Elles diffèrent peu de l’ensemble des autres travaux aux méthodes moins rigoureuses, mais apportent justement, grâce à leur rigueur, des éléments nouveaux très intéressants.
Tout d’abord, toutes s’accordent à dire que les parents homosexuels sont des « parents comme les autres », et lorsqu’on constate des différences chez les enfants élevés par les uns et les autres, c’est souvent au profit des familles homoparentales. Par exemple, un soutien émotionnel des enfants en période de besoin mais aussi en période « normale » est plus fréquent chez des couples homosexuels que chez des pères hétérosexuels. De même, par rapport aux enfants élevés par des hétérosexuels (en couple ou pas), les enfants élevés par des homosexuels (en couple ou pas) se sentent plus à l’aise à l’école, comprennent davantage l’importance d’acquérir une éducation, et ne vivent pas de façon aiguë la fameuse « crise » de l’adolescence. Cela est dû, notent les chercheurs, à la qualité des rapports parents-enfants-adolescents mis en place dès le premier âge et le plus souvent entretenus par les parents homosexuels.
D’autre part, les enfants élevés par des parents homosexuels n’opèrent pas de confusion concernant leur identité de genre (gender identity), que ce soit durant l’enfance ou à l’adolescence, et la vaste majorité de ces enfants sont hétérosexuels lorsque débutent leurs vies amoureuses et/ou sexuelles. Comme les couples homosexuels aiment souvent le souligner, cent pour cent des homosexuels d’aujourd’hui ont été élevés par des hétérosexuels. Les précisions apportées par les quatre études précitées soulignent des différences dans le comportement de genre (gender behavior), par exemple, les filles élevées par des lesbiennes ont tendance à être plus « masculines » dans leurs jeux d’enfants, plus agressives, plus combatives, par exemple, alors que les garçons élevés par des couples de lesbiennes ont tendance à être plus conciliateurs, moins agressifs dans leurs jeux d’enfants. Une autre précision intéressante apportée par une des quatre études précitées est le fait que des adolescentes et des jeunes femmes élevées par des couples de lesbiennes – plus que des adolescents et jeunes hommes – adoptent des attitudes plus ouvertes sur leur propre sexualité, et sont plus souvent amenées à expérimenter une relation homosexuelle.
Troisième conclusion, les enfants et adolescents élevés dans des familles homoparentales ne présentent aucune différence avec les enfants et adolescents élevés par des parents hétérosexuels quant à leurs aptitudes cognitives, leur comportement, leur développement psychologique général, ou dans d’autres domaines du développement émotionnel tels que l’estime de soi, la dépression ou l’angoisse. Une donnée soulignée par l’étude de Golombok (2003) démontre que l’ensemble des enfants/adolescents se portaient mieux avec deux parents, quelque soit l’orientation sexuelle des parents, par rapport à l’ensemble des enfants/adolescents élevés par un seul parent, quelque soit son orientation sexuelle.
L’ensemble de ces conclusions vient renforcer la déclaration déjà faite en 2002 par l’American Academy of Pediatrics, déclaration qui vient d’être réaffirmée le 1er février 2010. [20] L’AAP avait d’ailleurs à cette époque présenté les premières études sérieuses sur des enfants élevés par des couples d’hommes en comparaison avec des couples de sexe opposés. Ces études soulignaient le fait que les hommes en couple homosexuel par rapport aux hommes en couple hétérosexuel avaient tendance à être plus autoritaires et à accorder plus d’importance au rôle du modèle paternel et au développement des aptitudes cognitives des enfants, et enfin à être plus engagés dans les activités de leurs enfants. [21]
Conclusion
Revenons au point souligné par l’étude de Golombok (2003) concernant les enfants élevés par un couple. Très peu d’études, sinon aucune, portent sur le bénéfice potentiel pour les enfants du fait que leurs parents de même sexe soient mariés, pour des raisons évidentes – peu de juridictions autorisent aujourd’hui les couples de même sexe à se marier. En revanche, de nombreuses études existantes soulignent le « mieux-être » (better well-being) des enfants élevés par un couple.. Ces travaux soulignent tout d’abord que les enfants élevés par un couple en « union stable » (mariage, PACs, union civile, concubinage) bénéficient d’une plus grande sécurité matérielle que les enfants élevés par un parent isolé, notamment en cas de décès du parent, ou encore grâce à l’assurance-santé, à un foyer à double-salaire et aux héritages cumulés. Ces travaux démontrent aussi que les enfants élevés par un couple bénéficient d’un plus grand sentiment de stabilité, de durabilité, ce qui favorise leur développement émotionnel et cognitif. Enfin, ces études concluent que les enfants élevés par des couples en union stable bénéficient d’un sentiment d’être intégré dans la société (social investment), d’y avoir leur place et de pouvoir y contribuer. [22]
Il paraît probable que ces bénéfices concernent également les enfants élevés par des couples de même sexe. Nous pourrions dès lors conclure avec les auteurs d’un très récent article publié fin 2009 dans le International Journal of Law, Policy, and the Family que « l’intérêt de l’enfant » (the best interest of the child) dépend non pas de l’orientation sexuelle des parents, mais des liens qui unissent le couple parental. [23]
Politologue, Jennifer Merchant est professeur à l’Université Panthéon-Assas Paris II et membre du Centre d’études et de recherches de sciences administratives et politiques (CERSA) de Paris II. Parmi ses publications figurent Procréation et politique aux Etats-Unis, 1965-2005 (Paris, Belin, 2005) et « Assisted Reproductive Technology (ART) in the United States : Towards a National Regulatory Framework ? », International Journal of Bioethics, vol. 20, n° 4, 2010, p. 41-58. A paraître, De la Constitution aux droits des femmes aux Etats-Unis : les fondements juridiques (co-écrit avec Vincent Michelot, Presses de l’Ecole normale supérieure, Lyon).
Une enquête sociologique inédite en France étudie l’adaptation des mères lesbiennes à la norme hétérosexuelle dominante et les nouvelles formes de vie familiale qu’elles inventent à travers leur quotidien. Un fait social au regard duquel le droit est aujourd’hui en porte-à-faux.
Dans le sillage d’un nombre important d’études anglo-américaines sur les nouvelles parentalités [1], le livre pionnier de Virginie Descoutures, Les mères lesbiennes, récompensé par le prix de la recherche universitaire (Le Monde), arrive à point nommé. Très peu d’ouvrages, très peu d’études de terrain sur les familles homoparentales existent en France pour une raison très simple : la peur ressentie par les couples homosexuels (et pour leurs enfants) d’être stigmatisés, ostracisés, voire même poursuivis par la justice, les fait rechigner devant les demandes des chercheurs en sciences humaines. Dans son enquête, la première étude d’ampleur du genre, Virginie Descoutures nous présente les cas de 48 femmes homosexuelles élevant en couple des enfants qu’elles ont conçus dans un cadre homoparental, certaines ayant eu recours à l’insémination artificielle avec donneur connu (en France) ou inconnu (en Belgique), d’autres en adoptant des enfants en tant que célibataires, d’autres enfin inventant des coparentalités avec un homme (homo ou hétérosexuel) ou un couple d’homosexuels [2].
Le premier apport – et peut-être l’essentiel – du travail de Virginie Descoutures est de mettre au grand jour, pour ceux qui l’ignorent encore, soit délibérément soit par impéritie, l’existence tout à fait réelle et banale de ces familles. Banale dans le sens où les témoignages nous mettent face au même degré d’interrogation, d’inquiétude pour l’avenir de son couple et/ou de son/ses enfants que n’importe quelle structure familiale hétérosexuelle « traditionnelle ». Le second apport primordial du livre est de souligner qu’en France, et ce malgré l’interdiction et la peur de la stigmatisation, les nouvelles formes de parentalités se sont créées, évoluent et ne disparaitront pas.
Tout au long de l’ouvrage, mais plus particulièrement dans la première partie (« L’hétéronormativité au quotidien »), Descoutures explore la question de l’hétéronormativité, et tente d’évaluer à chaque entretien dans quelle mesure les enquêtées s’attachent soit à livrer l’image la plus « normale » de leur famille « a-normale », soit à correspondre elles-mêmes à l’image « normale » de la famille hétérosexuelle traditionnelle. Descoutures arrive à une conclusion provisoire qui souligne l’importance d’un facteur que l’on pourrait appeler « faire-avec et plus encore ». Il est évident que le poids de l’hétéronormativité pèse lourdement, il est également évident que construisant une famille non-traditionnelle, ces femmes se sentent obligées de « réussir », peut-être plus que les parents « traditionnels », et que ce dernier facteur sert de véritable moteur dans l’engagement de créer une famille. Le même phénomène a été analysé et cité dans les études portant sur le développement et le bien-être des enfants élevés par des couples homosexuels. Un fort engagement affectif et psychologique des parents permet naturellement aux enfants de s’épanouir, d’avoir une ouverture d’esprit plus large que d’autres, un investissement à l’école plus fort, etc. [3]
Au-delà des problèmes liés aux rapports complexes que les familles homoparentales entretiennent avec l’hétéronormativité en générale et la société française en particulier, le travail de Virginie Descoutures est aussi le premier à rendre compte, à travers les configurations différentes des familles homoparentales étudiées, de la complexité des rapports non seulement entre mères/enfants/société environnante mais entre l’image de soi et de son rôle au sein du couple/de la famille. La sociologue se penche donc sur le quotidien de ces familles, la manière de vivre l’arrivée d’un enfant dans le couple, les visions différentes de l’éducation d’un enfant, la division du travail domestique. Ainsi, tout au long de cette deuxième partie du livre (« Une expérience de la parentalité »), elle parvient à démontrer que là où la « domination masculine » joue souvent un rôle dans le couple hétérosexuel dans le partage des tâches domestiques (père plus investi dans le travail professionnel pour x/y/z raisons, mère plus présente auprès des enfants et du foyer, non pas par choix mais pour ces mêmes raisons professionnelles/salaires), c’est en revanche la notion de « disponibilité » et/ou de « compétence » qui prévaut dans les familles de couples lesbiennes. Autrement dit, la négociation se fait plus aisément et de manière plus flexible autour du temps libre et des « compétences » (cuisine, courses, ménage, lessive, devoirs des enfants) des unes et des autres, et pas selon un schéma normatif traditionnel (père = autorité, investissement à l’extérieur du foyer, mère = tendresse, investissement à l’intérieur du foyer).
En effet, l’observation des familles homoparentales aboutit à une remise en cause radicale du fonctionnement de la famille hétérosexuelle « traditionnelle ». Comme l’auteure l’écrit dans sa conclusion, « Les mères lesbiennes ne sont pas que le reflet des normes régissant la vie conjugale et familiale. Elles ne sont pas une manifestation mécanique du cadre hétéronormatif avec lequel elles doivent composer. Elles agissent aussi sur lui. D’une part en le redéfinissant jour après jour, en rendant possible dans les faits l’impossible juridique et symbolique. Ainsi, le ‘travail’ parental agit au quotidien sur la façon dont se fait et se défait la norme […] une action sur les normes s’opère du seul fait que l’existence des familles homoparentales introduit dans les relations qu’elles engendrent au quotidien avec le reste de la société une redéfinition des possibles » (c’est moi qui souligne). En conséquence, bien que l’homoparenté [4] ne soit pas juridiquement reconnue en France, par son existence et surtout les liens que ces familles entretiennent avec leur environnement, notamment l’école et ses institutrices/instituteurs, ou encore les centres de soin et les médecins traitants, une certaine forme de reconnaissance institutionnelle leur est offerte.
Cette reconnaissance institutionnelle, minime certes mais néanmoins primordiale [5], vient de subir un coup dur par la décision le 28 janvier du Conseil constitutionnel qui déclare conforme à la Constitution les textes régissant le mariage en France comme relevant entre un homme et une femme (il faut attendre désormais un changement de majorité parlementaire) [6]. La France renforce ainsi sa position de « lanterne rouge » en Europe puisqu’à ce jour de nombreux pays européens et dans le monde ont légalisé le mariage de couples de même sexe [7], ce qui non seulement offre aux couples de même sexe la pleine reconnaissance de leurs droits civils, mais à leurs enfants une sécurité juridique/économique et enfin une inscription symbolique tant attendue dans la société dont nous faisons tous partie.
En tout état de cause, une manière de dépasser cette situation française est de favoriser la poursuite d’études similaires à celles de Virginie Descoutures [8]. Une mention doit être faite à propos des annexes de l’ouvrage qui viennent compléter ce travail d’enquête marquante.
Zemmour, Naulleau, le nouvel ordre sexuel, Serge Hefez, livre, essai
Publiée le 26 oct. 2012
A LIRE – Zemmour et Naulleau recoivent auteur de l’essai Serge Hefez « Le nouvel ordre sexuel, Pourquoi devient-on fille ou garçon ? »
Dans les pays ou le mariage gay est possible seulement 6 à 8 % des homosexuels l’utilisent. Donc l’immense majorité des homos ne se marieront pas car ils n’en éprouve pas le désir durant leur vie.
Source : http://news.catholique.org/analyses/1…
Le mariage homosexuel provoque un débat passioné qui a pour principal avantage de capter l’attention pour ne pas parler du reste. Le reste c’est quoi ? l’idéologie néo libérale qui a générer plusieurs crises simultanées (economique, financière, de civilisation, energetique, démographique, écologique).
A chaque fois on peut compter sur la tyranie des minorités et ces communautarismes pour passer a coté de l’essentiel. Alors que nous sommes confrontés a une crise de civilisation qui découle de l’ideologie néo libérale (libre circulation des hommes, immigration, islamisation, multiculturalisme)
N’aurait t’on pas mieux fait d’améliorer notre PACS et ne pas toucher a une composante civilisationelle et historique qu’est le mariage ? A l’évidence oui.
Bysance qui parle du sexe des anges vu le contexte ?
Clés : Zemmour, Naulleau, mariage pour tous, novlangue, mariage gay, mariage homosexuel, livre, essai, Le nouvel ordre sexuel, serge Hefez, militant, égalitarisme, PACS, softpower, non critique, néo libéralisme, consumérisme, féminisme, aliénation de la femme, tyrannie des minorités, débat passionné, écran de fumée, communautarisme, homo, gay, lesbienne, théorie du genre, mariage, marqueur de civilisation, crise de civilisation
Les liens entre féminisme et marxisme.
Les deux reposent sur la dénonciation d’une structure d’aliénation inconsciente et non démontrée (ce qui fait que les féministes comme les marxistes sont de gauche), mais ces aliénations sont inconciliables et opposées: si les femmes travaillent « comme » les hommes, ce qui est le cas aujourd’hui, l’exploitation des travailleurs augmente (en gros, il faut deux personnes aujourd’hui pour faire vivre un foyer alors qu’il en fallait une il y a un siècle. Le temps passé à faire la vaisselle est troqué contre le temps passé à s’acheter le lave-vaisselle. Est-ce un progrès ?).
En augmentant la taille de « l’armée de réserve », les femmes mettent les travailleurs de tous les sexes en concurrence au bénéfice du Capitaliste, qui profite à la fois de l’augmentation de la réserve de travailleurs et de celle du nombre de consommateurs (c’est à dire du marché). (6)
Le slogan féministe : « A travail égal, salaire égal ! (pour les femmes)». La réalité « A travail égal, salaire inférieur » (pour tous !)
La « théorie du genre » n’existe pas et n’est donc pas enseignée à l’école française. Mais elle éveille quelques fantasmes croquignolets : promotion de l’homosexualité, du transsexualisme et même de la pédophilie !
« Nous sommes pour l’égalité filles-garçons, pas pour la théorie du genre », assure le ministre de l’Education Vincent Peillon. (AFP/DENIS CHARLET)
Dans un certain nombre d’écoles les 24 et 27 janvier, les enfants ont séché les cours… avec l’approbation de leurs parents. Ceux-ci ont en effet répondu à l’appel de la Journée de retrait de l’école (JRE), une association qui les invite à boycotter, une fois par mois, l’enceinte des établissements en signe de protestation.
Protestation contre quoi ? Contre la « théorie du genre », cette théorie qui n’a pas la moindre existence académique, mais que beaucoup de groupes d’extrême-droite (JRE est animée par Farida Belghoul, proche du penseur « national-socialiste » Alain Soral) agitent comme un chiffon rouge pour alarmer les parents les moins bien informés.
Dans le collimateur de ces idéologues rusés : l’ »ABCD de l’égalité« , un programme qui vise à faire réfléchir les écoliers sur les stéréotypes misogynes ou homophobes et à lutter contre les réflexes assignant les filles et les garçons à certaines pratiques ou à certains loisirs. Rien que de très ordinaire en somme.
Mais pour ces amateurs de conspirations, ce programme vise d’abord à instiller un insidieux poison dans les cerveaux malléables de nos enfants. Et, comme on va le voir, ils ne manquent pas d’imagination !
1On va forcer les enfants à faire ce qu’ils n’aiment pas
« ABCD de l’égalité » entend faire réfléchir les enfants sur les injonctions qui enferment les sexes dans des croyances et pratiques systématiques. Les filles sont-elles moins intelligentes que les garçons ? Est-ce à elles et uniquement à elles de langer des poupons et aux garçons de se faire la guerre à la récré ? Faut-il se moquer de ceux qui font différemment ? etc.
Vues par les antis, ces débats cachent en réalité des campagnes de dévoiement. La loi pousserait le personnel enseignant à traumatiser les enfants en les forçant à faire le contraire de ce qu’ils ont envie ! « Si une fille aime jouer à la poupée, pour le lobby LGBT [homosexuel, NDLR] c’est un stéréotype de genre qu’il faut combattre en la conduisant plutôt à jouer aux petites voitures. Si un garçon veut jouer aux petites voitures, le lobby LGBT l’incitera alors à jouer à la poupée », lit-on sur le site de JRE.
Un raccourci repris par le philosophe Alain Finkielkraut : « Quand une petite fille voudra jouer à la poupée et qu’un garçon fera glisser une voiture sur la table en faisant vroum-vroum, on dira au garçon : ‘Mais qu’est-ce que t’as à jouer à faire vroum-vroum ? Joue donc à la poupée !’ Et à la petite fille, on lui demandera de faire vroum-vroum ou de jouer au ballon ! »
2On va leur montrer des choses pour adultes
« Les pratiques sexuelles des adultes ne concernent en rien les enfants », écrit le site anti Touche pas à nos gosses. Comment ne pas être d’accord ? Evidemment, le terme « pratiques sexuelles » est pensé pour faire peur. Va-t-on parler aux enfants d’école primaire fellation, levrette ou jeux SM coquins ?
Bien entendu, rien de tel : en classe, il s’agit d’évoquer l’homosexualité comme une préférence affective et amoureuse, pas une pratique sexuelle. Comme si les enfants ignoraient ce qu’est l’attirance amoureuse !
Mais Alain Finkielkraut s’inquiète, pour les »enfants qui n’ont jamais entendu parler de sexualité ni a fortiori d’homosexualité ». On ignore qui sont ces enfants, mais on l’encourage vivement à discuter avec des écoliers de CM1 ou CM2 pour découvrir qu’ils ont une connaissance, certes approximative, mais très réelle du sujet…
Ce n’est, bien sûr, pas le cas des enfants plus jeunes, mais là encore, les antis sont très forts pour manier l’amalgame. On apprend ainsi, par Farida Belghoul, que « les enfants [seront utilisés] dans une propagande interminable à partir de l’âge de 3 mois, quand ils sont déposés à la crèche » !
Forcément, si l’on parle de sexualité à des nourrissons…
3C’est une promotion de l’homosexualité
Pour les antis, pas de doute : si les associations de lutte contre l’homophobie interviennent en classe, c’est pour encourager les enfants à devenir homos. « Le mariage homosexuel avait pour objectif de faire entrer ce qu’on appelle la théorie du genre (…) à l’école », décrypte Farida Belghoul.
D’ailleurs, raconte Isabelle Ami, enseignante dans le Var et militante anti, quand l’association SOS Homophobie intervient dans l’enceinte de son lycée, impossible de savoir quels mensonges ils profèrent devant les ados : « Le problème, c’est qu’on n’a pas une bonne visibilité de ce qui est dit, puisqu’ils arrivent à une bonne douzaine. »
« Très choquée » par cette « propagande », la prof est affirmative : « Tous ces textes et toutes ces images peuvent imprégner les jeunes du lycée. Imprégner les jeunes jusqu’au point qu’ils vont penser que c’est de la normalité. »
Si l’on se met à croire que les homos sont normaux, où va-t-on en effet ?
4C’est une incitation à changer de sexe
Difficile de trouver un texte officiel prouvant que l’Etat français chercherait à faire la promotion du transsexualisme chez les enfants… Mais quand ce n’est pas écrit, on l’invente. Farida Belghoul évoque donc le cas de Thierry, un « Français de Rennes » qui l’aurait contactée après qu’une amie de son fils de 12 ans lui a annoncé « qu’elle voudrait changer de sexe« . « Comment cette enfant a pu avoir cette idée ? », questionne l’âme de JRE. Evidemment parce qu’un enseignant perfide l’a probablement encouragée à passer sur la table d’opération.
5C’est un plaidoyer pour la pédophilie
Là-encore, pas évident de se référer à un texte officiel qui prônerait les pratiques sexuelles entre adultes et enfants, et pour cause ! Qu’à cela ne tienne, les antis se référent au soi-disant « inventeur » du genre, un Américain appelé John Money (1921-2006). Or, cet obscur sexologue était un théoricien de la « chonophilie », un autre terme pour désigner lapédophilie. Il n’y a donc pas de doute : défendre le genre, c’est « justifier la pédophilie » CQFD !
Arnaud Gonzague – Le Nouvel Observateur
Négation des sexes et des corps, arrière-pensée politique, obsession de la domination: la pionnière du « gender » revient sur les inquiétudes que son courant de pensée suscite en France.
Née en 1956, professeur à Berkeley, la philosophe Judith Butler a publié «Trouble dans le genre» en 1990. Paru en octobre, son dernier ouvrage traduit en français porte sur la question israélienne: «Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme» (Fayard). (c) Sipa
Le Nouvel Observateur En 1990, vous aviez publié «Trouble dans le genre», qui devait marquer l’irruption dans le débat intellectuel de la «théorie du genre». De quoi s’agit-il ?
Judith Butler Je tiens tout de suite à préciser que je n’ai pas inventé les «études de genre»(gender studies). La notion de «genre» est utilisée depuis les années 1960 aux Etats-Unis en sociologie et en anthropologie. En France, notamment sous l’influence de Lévi-Strauss, on a longtemps préféré parler de différences sexuelles. Dans les années 1980 et 1990, le croisement de la tradition anthropologique américaine et du structuralisme français a donné naissance à la théorie du genre.
Cette théorie est parfois reçue comme une façon de dire que les différences sexuelles n’existent pas…
On croit que la définition du sexe biologique est une évidence. En réalité, elle a toujours été l’objet de controverses entre scientifiques. On me demande souvent si j’admets l’existence du sexe biologique. Implicitement, on me dit: «Vraiment, il faudrait être fou pour dire que cela n’existe pas.» Et, c’est vrai, le sexe biologique existe. Il n’est ni une fiction, ni un mensonge, ni une illusion.
Simplement, sa définition nécessite un langage et un cadre de pensée – autant de choses qui par principe peuvent être contestées et qui le sont. Nous n’avons jamais une relation simple, transparente, indéniable au sexe biologique. Nous devons passer par un cadre discursif, et c’est ce processus qui intéresse la théorie du genre.
Les genres, ce sont aussi des normes, que vous critiquez.
Les études de genre ne décrivent pas la réalité de ce que nous vivons, mais les normes hétérosexuelles qui pèsent sur nous. Nous les avons reçues par les médias, par les films ou par nos parents, nous les perpétuons à travers nos fantasmes et nos choix de vie. Elles nous disent ce qu’il faut faire pour être un homme ou une femme. Nous devons sans cesse négocier avec elles. Certains d’entre nous les adorent et les incarnent avec passion. D’autres les rejettent. Certains les détestent mais s’y conforment. D’autres jouent de l’ambivalence… Je m’intéresse à l’écart entre ces normes et les différentes façons d’y répondre.
Il n’y a donc pas de «nature masculine» ou de «nature féminine»? Jamais on ne peut dire «moi, en tant qu’homme» ou «moi, en tant que femme»?
Il se peut qu’existe une nature féminine, mais comment le savoir ? Et comment la définir? A l’instant même où nous commençons à en parler, nous nous devons d’argumenter, de défendre notre point de vue: le genre est toujours l’objet d’une discussion publique, ce n’est jamais une évidence donnée par la nature. Certes, je peux parler en tant que femme. Par exemple, je peux dire qu’en tant que femme je combats les discriminations qui pèsent sur les femmes. Une telle formulation a un effet politique incontestable. Mais décrit-elle ce que je suis? Suis-je tout entière contenue dans ce mot «femme»? Et est-ce que toutes les femmes sont représentées par ce terme lorsque je l’utilise pour moi?
Vos travaux s’inscrivent dans une tendance de la pensée américaine qui s’intéresse aux victimes de la domination: les femmes et les homosexuels pour les «gender studies», les minorités raciales pour les «postcolonial studies», les personnes vulnérables pour la «théorie du care». En face, il y a un adversaire commun: le «mâle blanc hétéro riche». Votre réflexion s’adresse-t-elle aussi à lui?
Comme tout le monde, le «mâle blanc hétéro riche» est l’objet de demandes variées auxquelles il doit se conformer. Vivre son hétérosexualité, sa «blanchitude», ses privilèges économiques, cela signifie se mouler dans les idéaux dominants, mais aussi refouler les autres aspects de sa personnalité: sa part homosexuelle, sa part féminine, sa part noire… Comme tout le monde, le mâle blanc hétéro négocie en permanence. Il peut prendre certains risques. Mais parfois, lorsqu’il se regarde dans le miroir, il voit… une femme ! Et tout ce à quoi il croyait tombe en morceaux !
La théorie du genre a-t-elle une visée politique ?
Je pense aux personnes dont le genre ou la sexualité a été rejetée et je voudrais aider à l’avènement d’un monde où elles puissent respirer plus facilement. Prenez le cas de la bisexualité: la notion d’orientation sexuelle rend très difficile d’aimer tantôt un homme, tantôt une femme – on vous dira qu’il faut choisir. Voyez encore la situation des «intersexes», les gens sexuellement ambigus ou indéterminés: certains demandent que leur ambiguïté soit acceptée comme telle et qu’ils n’aient pas à devenir homme ou femme. Comment faire pour les aider ? L’Allemagne vient de créer un troisième genre dans les catégories de l’administration. Voilà une façon de rendre le monde plus vivable pour tout le monde.
Peut-on se libérer du genre ? Certains plaident pour un monde où le sexe ne serait plus qu’une variable secondaire, comme la couleur des cheveux ou la taille…
Je n’ai jamais pensé qu’il fallait un monde sans genre, un monde post-genre, de même que je ne crois pas à un monde post-racial. En France, des élus de gauche ont demandé qu’on supprime le mot «race» de la Constitution. C’est absurde ! Cela revient à vouloir construire un monde sans histoire, sans formation culturelle, sans psyché…
Nous ne pouvons pas faire comme si la colonisation n’avait pas eu lieu et comme s’il n’existait pas des représentations raciales. De même, à propos du genre, nous ne pouvons pas ignorer la sédimentation des normes sexuelles. Nous avons besoin de normes pour que le monde fonctionne, mais nous pouvons chercher des normes qui nous conviennent mieux.
Dans les pays occidentaux, la droite et même l’extrême droite utilisent le thème de l’homosexualité pour dénoncer l’islam et l’accuser d’homophobie. En 2010, lors de la Gay Pride de Berlin, vous aviez refusé un prix en dénonçant la dérive xénophobe du mouvement homosexuel. Cette inquiétude est-elle toujours d’actualité ?
Il existe une façon nationaliste, de droite, de défendre les homosexuels. Mais à l’opposé on trouve des gays et lesbiennes qui combattent à la fois l’homophobie et le nationalisme extrême. Porteurs d’un projet de justice social, ils ne se contentent pas de réclamer des droits seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les autres minorités et notamment pour les migrants.
Ce qui m’avait gênée à Berlin, c’est que le seul groupe dont les associations allemandes dénonçaient l’homophobie, c’était les immigrés musulmans. Comme s’il était facile d’être un adolescent gay dans le système éducatif allemand ! Comme si les Eglises avaient soutenu le combat des homosexuels ! Réduire l’homophobie en Europe à l’islamisme, cela permet de dire: nous, Européens, nous sommes civilisés, nous ne sommes pas homophobes comme les musulmans. C’est faire de l’islam un bouc émissaire. Or l’affaire est beaucoup plus complexe. Par exemple, quiconque a été au Caire ou à Ramallah sait qu’il existe là-bas des communautés gays très vivantes.
Vous avez critiqué les lois françaises interdisant le port du voile islamique à l’école et celui de la burqa. Pourtant, c’est un exemple manifeste de discrimination liée au genre…
Je ne comprends pas la fixation française sur ce sujet. Le voile peut certes être un signe de soumission, mais c’est aussi un signe d’appartenance à une famille, à une religion, à un pays d’origine, à une communauté. Contraindre une femme à ôter le voile, c’est l’obliger à se couper de ses attaches, à se déraciner. Certes, on peut juger que s’arracher à son milieu d’origine est une bonne chose, mais ce n’est pas à l’Etat d’en faire une norme obligatoire.
Enlever le voile, pour une musulmane, ce doit être un choix, comme le mariage pour un couple gay: personne ne vous oblige à vous marier, mais on vous en donne la possibilité. C’est une norme, mais ce n’est pas obligatoire.
Propos recueillis par Eric Aeschimann
La droite opposée au mariage homo s’en prend aux manuels scolaires qui refusent les traditionnels stéréotypes masculins et féminins. Enquête sur un procès en sorcellerie.
La « théorie du genre » n’existe pas… Cela ne l’empêche pas d’être contestée. (Frédéric Cirou/AltoPress/MaxPPP)
Voici peu, « on ne naît pas femme, on le devient », la cinglante formule de Simone de Beauvoir dénonçant le poids de la société dans la construction de nos identités, faisait consensus sur notre échiquier politique. La cause de l’égalité entre les sexes, de la lutte contre ce conditionnement, semblait entendue.
Semblait, car une « nouvelle » droite, celle des irréductibles opposants au mariage gay, prétend aujourd’hui y voir un odieux complot. Elle l’a baptisé « théorie du genre » et clame haut et fort son absolue croyance en un éternel féminin et un éternel masculin. Ce complot, disent ces « anti », est ourdi par les militants homosexuels, trans, queer etautres ultraféministes qui instillent leurs idées perverses et contre nature jusque dans les rapports gouvernementaux, les manuels scolaires et même bientôt, horreur, dans les petites têtes innocentes de nos enfants.
Garçons et dînette
Et ils cognent ! « Le Figaro » titrait voici quelques jours en une : « Rentrée scolaire : l’offensive des partisans de la théorie du genre« . L’objet de cet appel aux armes ? Un banal rapport de l’Education nationale sur les inégalités entre filles et garçons, sorti en juillet, et le lancement d’ateliers scolaires ludiques, les « ABCD de l’égalité », visant à démonter les stéréotypes toujours indéboulonnables, jusque dans nos manuels. Un seul exemple, cette étude qui révèle que, dans vingt-neuf ouvrages de mathématiques, on dénombre cinq fois plus d’hommes que de femmes dans les personnages d’illustration. Et que celles-ci n’ont jamais le rôle central… quand elles ne sont pas juste là comme épouses.
Et l’éditorialiste du quotidien, Yves Thréard, de hurler néanmoins au « décervelage » : « Quand tous les petits garçons sauront jouer à la dînette et que les petites filles s’intéresseront à la course automobile, notre société se portera-t-elle mieux ? » Révulsé à l’idée que « les différences entre les hommes et les femmes ne [soient] pas seulement naturelles ». Que ce soit « l’éducation qui [construise] le genre ».
Ce n’est là que la énième offensive d’une vraie guerre de tranchées, ponctuée de tirs si virulents que maints politiques, y compris de gauche, se croient aujourd’hui obligés d’affirmer qu’ils sont contre la « théorie » du genre, quand bien même ils savent parfaitement que celle-ci n’existe pas.
Stéréotypes sexués
« Le genre n’est pas une théorie qui aurait ses partisans et ses opposants, explique Laure Bereni, sociologue au CNRS. C’est le terme qui s’est peu à peu imposé dans le monde de la recherche pour désigner les études autour des places et des rôles respectifs des hommes et des femmes dans la société. Auparavant, on parlait simplement d’études sur les femmes ou d’études féministes. » Des travaux remontant aux années 1960, avec en France de grandes figures, de Simone de Beauvoir à Françoise Héritier, qui ont irrigué la recherche internationale. Comment ce sujet qui n’agitait que des cercles intellectuels et militants est-il arrivé à l’avant-scène de notre vie politique ?
Il faut regarder du côté des instances religieuses. « Quand les militants de la cause homosexuelle ont commencé à faire valoir leurs droits au mariage et à la parentalité, le Vatican a vite réagi. En 2003, son conseil pontifical pour la famille a publié un ‘Lexique des termes ambigus et controversés’ qui dénonçait le terme de ‘genre’ comme pernicieux », poursuit Laure Bereni. Rome faisait pour la première fois le lien entre l’émancipation des femmes, victimes de conditionnements et de stéréotypes sexués, et les luttes contre ces mêmes stéréotypes au nom de la liberté de l’orientation sexuelle.
« Idéologie destructrice pour notre civilisation »
En France, c’est à la rentrée 2011 que les premiers cris d’indignation ont vraiment résonné. En cause, les nouvelles éditions des manuels de sciences de la vie et de la terre alors accusées de promouvoir cette « théorie » dans leurs pages intitulées « Devenir homme ou femme ». « C’est la première fois que j’ai entendu l’expression ‘théorie du genre’ ! s’amuse Hélène Périvier, chercheuse qui planchait pourtant sur ces questions à Sciences-Po. Cette ‘théorie’ n’existe pas, c’est un fantasme : les recherches sur le genre sont parcourues de débats contradictoires. »
Béatrice Bourges, une dame bien mise, complète inconnue, fait à l’époque ses premières armes sur la place publique, au nom du Collectif pour l’Enfant. Elle s’imposera plus tard comme l’une des égéries du mouvement anti-mariage gay, aux côtés de Frigide Barjot dans la Manif pour tous. Déjà, elle dénonçait cette « idéologie destructrice pour notre civilisation ». Aujourd’hui, son mouvement d’extrême droite, le Printemps français, tire à boulets rouges sur le genre, rameutant les parents d’élèves, distribuant des tracts à la moindre initiative.
La dérision à la rescousse
Dans l’Hémicycle, elle a des camarades de jeu. En décembre 2012, le député de l’Ain Xavier Breton (UMP) et sa collègue Virginie Duby-Muller (Haute-Savoie, UMP) réclamaient rien de moins qu’une commission d’enquête sur « la pénétration » de la théorie du genre en France. « Un bouleversement de notre contrat social », écrivent-ils alors. « Notre programme était cité. J’étais hallucinée que des parlementaires s’en prennent au travail des chercheurs ! » se souvient Hélène Périvier.
En février dernier, la députée PS Julie Sommaruga présente à l’Assemblée l’amendement 180 qui inscrit « l’égalité de genre » dans le projet de loi sur la refondation de l’école porté par Vincent Peillon. Malheur à elle ! L’UNI, syndicat étudiant fortement marqué à droite fonde immédiatement l’Observatoire de la Théorie du Genre et lance des pétitions. Il récolte 300.000 signatures. L’amendement sera retiré. Au même moment figurent dans leur ligne de mire la députée socialiste Sandrine Mazetier (Paris), pour avoir eu l’outrecuidance de vouloir changer l’appellation trop connotée d’ »école maternelle », ou encore un colloque destiné à sensibiliser les magistrats aux questions de genre.
Ils appellent la dérision à la rescousse, l’une des armes de toujours pour ridiculiser les combats féministes. Rebelote en juin, quand la chef du groupe écologiste, Barbara Pompili, s’y essaie à son tour. « J’ai été inondée de messages d’insultes qui avaient trait à ma vie sexuelle », dénonce-t-elle, livide, à l’Assemblée. Vincent Peillon finit par plier, lâchant à la radio : « Je suis contre la théorie du genre je suis pour l’égalité filles-garçons. » Exit le mot tabou ! « Résultat, il n’apparaît finalement qu’une seule fois, et dans une annexe, du projet de loi… » déplore Maud Olivier, députée PS à l’origine de l’amendement 180.
Différences biologiques
Malgré cette victoire, les militants anti- »genre » n’ont pas abandonné leur lutte, bien au contraire. Tout est bon pour jeter le discrédit sur les travaux de recherche. Y compris se piquer de nationalisme. « Ils parlent de théorie du ‘gender’, comme s’il s’agissait d’idées étrangères à notre culture, venues des Etats-Unis, alors que la France compte depuis longtemps dans ce domaine des sciences sociales », souligne Laure Bereni.
Et, au prétexte que beaucoup de chercheurs sont des militants, les « anti » hurlent à l’idéologie, à la partialité. « On pourrait en dire tout autant de la sociologie, très nourrie par l’héritage de Mai-68, poursuit Laure Bereni. Mais surtout la science dite ‘normale’ est, elle aussi, imprégnée de préjugés sexistes qu’elle contribue à renforcer, à la différence qu’ils sont masqués. »
Enfin, pour discréditer leurs adversaires, les anti- »genre » s’abritent derrière une intangible « loi naturelle », l’absolue évidence de la biologie. Ramenant toute remise en question des stéréotypes masculins et féminins à un pur déni des réalités du corps. « Aucun chercheur n’a jamais voulu nier les différences biologiques, ce serait ridicule », rappelle Hélène Périvier.
Des XY au physique de femmes
En revanche, Lise Eliot, neurobiologiste américaine, vient de porter un coup fatal à la vogue du « Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus ». « Je suis une scientifique et, quand j’ai entendu ma fille me dire : ‘Je ne serai jamais bonne en maths’, ça a été la goutte d’eau. » Dans une somme de 600 pages, « Les neurones ont-ils un sexe ? » (1), Lise Eliot a passé au crible les multiples études visant à expliquer les comportements divergents des hommes ou des femmes par des causes biologiques. Conclusion ? « La science a peu de preuves sérieuses qu’il existe des différences, et celles qui sont avérées sont minimes. Les garçons disposent par exemple d’un très léger avantage en spatialisation, mais comme notre cerveau est extrêmement plastique, quelques heures d’apprentissage suffisent à mettre les filles à égalité. »
Mieux, l’évidence du partage de l’humanité en deux sexes, hommes et femmes, cases hermétiques, n’est pas entièrement fondée. En atteste l’existence, certes ultraminoritaire, des intersexués. L’histoire du sport est ainsi jalonnée de ces étonnants parcours d’athlètes qui, soumises à des tests génétiques à l’occasion de compétitions, se sont, à leur grande surprise, découvertes « XY » malgré leur physique de femme ! « Le sexe ne se réduit pas à l’appareil génital apparent, pénis ou vagin, qui peut différer chez un même individu de son appareil reproducteur (ovaires ou testicules) ou de ses chromosomes (XX ou XY, et leurs variations), voire de son rôle social. Les spécialistes parlent volontiers de cinq sexes », explique Ariane Giacobino, généticienne à Genève.
La grimace de l’intolérance
Et ce sont bien ces découvertes dérangeantes qui ulcèrent et angoissent ceux qui plaident aujourd’hui pour le respect de la nature. N’étant plus simplement « donné » à la naissance, le sexe pourrait, s’alarment-ils, devenir un choix, au gré de ce que l’on pense être. Certaines décisions récentes de pays étrangers vont en effet dans ce sens. En Argentine, en Australie, au Népal et, bientôt, en Allemagne, les transsexuels qui souhaitent changer de sexe social ou ne plus choisir entre les cases « homme » ou « femme » le peuvent désormais, et cela sans subir d’opération. Une case « x » est même prévue à l’état-civil.
« Les opposants au ‘genre’ contestent l’idée que l’hétérosexualité, loin de découler du sexe biologique, n’est pas la forme ‘naturelle’ de la sexualité, mais seulement sa forme dominante, celle que la société produit et légitime, tandis qu’elle stigmatise, voire punit celles et ceux qui s’en écartent », explique Laure Bereni. Où l’on reconnaît donc, derrière le masque du bon sens, la grimace de l’intolérance.
Cécile Deffontaines et Véronique Radier – Le Nouvel Observateur
(1) « Cerveau rose, cerveau bleu. Les neurones ont-ils un sexe ? », par Lise Eliot, éditions Robert Laffont, 2011.
Quels liens relient le mouvement chrétien conservateur américain contemporain à l’homophobie ? Se basant sur les textes de l’organisme chrétien Focus on the Family, Ludger Viefhues-Bailey explore le discours du conservatisme chrétien contemporain, en faisant la part du programme politique et de la doctrine religieuse.
Recensé : Ludger H. Viefhues-Bailey, Between a Man and a Woman : Why Conservatives Oppose Same-Sex Marriage, New York, Columbia University Press, 2010, 192 p., 30 $.
Ce livre court mais dense (cinq chapitres) accomplit le but qu’il s’était fixé : celui de révéler la vraie nature du discours du mouvement chrétien conservateur contemporain, qui est un programme politique et pas une doctrine religieuse. L’auteur, Ludger Viefhues-Bailey, se base principalement sur des textes publiés et diffusés par le célèbre organisme clérical pour Chrétiens conservateurs, Focus on the Family (FOF) [1], en les juxtaposant avec les écrits bibliques dont ils s’inspirent souvent, et cherche non seulement à souligner l’absence de lien de causalité entre les deux corpus d’écrits, mais aussi à révéler le mode de pensée politique et culturel que le mouvement chrétien conservateur cherche à véhiculer.
Le fait que cette démonstration soit écrite par un théologien la rend d’autant plus puissante. Ludger Viefhues-Bailey est le co-président de la section philosophie des religions de l’American Academy of Religion, et détient un doctorat en philosophie de l’Université de Harvard. Ancien professeur associé en Méthodes et théories de l’étude de la religion à l’Université de Yale, il est actuellement Professeur distingué de Philosophie, genre et culture à Le Moyne College à Syracuse, New York. Son œuvre explore principalement comment les discours de la religion et de la sexualité se codéterminent, et ses méthodes intègrent des modes d’analyse venant de la philosophie à ceux liés aux études de genre et culture. [2] Il se tourne à présent vers la tâche de retracer comment des normativités religieuses, sexuelles et politiques émergent dans les États-nations laïques modernes ; c’est d’ailleurs le thème central de ce livre. [3]
Dès le départ, l’analyse de Viefhues-Bailey se démarque des tendances académiques existant déjà dans le domaine de la religion et de la politique. À l’opposé des spécialistes qui présentent la rhétorique religieuse comme étant un masque pour l’idéologie politique, ou aux analystes religieux et aux anthropologues, qui examinent la doctrine religieuse en faisant abstraction de l’économie politique, l’auteur, bien qu’il tente de révéler les contours politiques du discours anti-mariage homosexuel de la part de la droite religieuse, insiste sur la nature réciproquement constitutive du politique et du religieux. Il parle même, avec un brin d’humour, d’un « ménage à trois de la sexualité, de la religion et de la politique » (73). Son hypothèse – que l’organisation des genres offerte par le mariage « traditionnel » hétérosexuel reflète les besoins politiques de l’État-nation – le mène à relier les valeurs chrétiennes conservatrices aux intérêts de la classe moyenne américaine : « Je soutiens que les affirmations chrétiennes conservatrices dans les débats actuels sur le mariage et les unions homosexuelles ont de profondes résonances dans l’auto-compréhension du régime politique américain… En particulier, il en va des idéaux d’une masculinité et d’une féminité respectables… la sexualité chrétienne respectable va de pair avec des préoccupations de formation et de préservation de la classe moyenne américaine et de ses intérêts politiques » (67).
Les incohérences des conservateurs
Viefhues-Bailey cherche d’abord à révéler des incohérences dans les références chrétiennes conservatrices à des textes religieux qu’ils utilisent pour justifier leur condamnation à la fois de l’homosexualité et du mariage homosexuel. Il explore de nombreuses juxtapositions de textes bibliques avec des injonctions de FOF, dont certaines méritent d’être soulignées.
La première concerne le sujet des mariages interraciaux et une trop grande dépendance de certains Chrétiens conservateurs sur certaines références bibliques. Pendant tout le 20e siècle, les Chrétiens blancs évangéliques du sud ont toujours été globalement d’accord sur l’idée que la ségrégation était fondée sur la Bible et voulue par Dieu. Pour tous les membres de cette communauté religieuse, il était clair que Dieu était ségrégationniste, et que ce qu’il avait puni à Sodome était le mariage interracial. Selon cette version, cela voulait simplement dire que Dieu souhaitait que chaque race vive séparément, et une conséquence directe était donc que Dieu était un partisan de la ségrégation telle qu’elle était pratiquée depuis l’instauration de Jim Crow. Cette interprétation bénéficiait du soutien de ministres du culte de haut rang tels que Jerry Falwell, mais au fur et à mesure que la ségrégation commença à s’affaiblir à la fin des années 60 et au début des années 70, on cessa d’invoquer cette « vision ». Arrivés au années 80, des ministres tels que Falwell commencèrent même à parler publiquement du fait qu’ils avaient « vu la lumière », et qu’ils entendait « la petite voix de Dieu dans leur cœur » qui leur disait de mettre fin à la séparation obligatoire des Américains blancs et noirs.
Une autre fausse note dans l’utilisation de textes bibliques et théologiques par les Chrétiens conservateurs, et qui est probablement la plus importante, a trait à leurs discussions sur le sexe en soi . Sans surprise, et selon les pamphlets et la prédication de FOF, on enseigne aux jeunes que le sexe ne sert qu’à des fins reproductives, et est donc le motif central du mariage. Viefhues-Bailey conteste sans détour des références à certains textes bibliques qui sont instrumentalisés par le mouvement chrétien conservateur et reproduits par FOF pour justifier sa position, en montrant que cette insistance pourrait aussi être interprétée comme signifiant l’acceptation de la polygamie. En effet, comme le démontre l’auteur, un débat historique intense entre théologiens a existé pendant toute l’histoire de la Chrétienté, et continue à se poursuivre aujourd’hui, en ce qui concerne le sexe en général, et les actes sexuels individuels en particulier. Contrairement à une sanction du mariage pour des motifs de procréation, Saint Augustin, par exemple, soutenait que, si le célibat était bien le mode du vie chrétien idéal, il fallait encourager les Chrétiens à « entrer dans les liens du mariage s’ils avaient besoin de satisfaire leurs désirs sexuels ». Par ailleurs, pour Saint Augustin, la procréation elle-même posait « un problème car elle est liée à l’ordre damné de la nature avant le Christ. » La reproduction n’était donc pas le but du mariage, qui devenait un moyen de rendre ce qui serait sinon un acte immoral (l’acte sexuel) moralement acceptable (69).
Cette approche sera rejetée avec l’arrivée de la Réforme. En se basant, entre autres, sur l’important ouvrage de Mark Jordan, The Ethics of Sex : New Dimensions to Religious Ethics [4], Viefhues-Bailey continue sa discussion sur la nature sélective des références bibliques et théologiques de FOF en montrant qu’« au lieu d’un consensus éternel sur ce qui constitue un mariage chrétien, nous observons plutôt que les Chrétiens… essaient de comprendre les complexités de leurs textes sacrés, de leurs désirs, et de leurs Histoires » (70).
Sauver le corps politique
Les parties les plus convaincantes de ce livre sont dans le chapitre 3 (« America and the State of Respectable Christian Romance », 61-95), surtout dans les sous-chapitres intitulés « Protecting the Body Politic » et « Religion, Respectability, and the Great American Wedding ». En se référant à des œuvres précédentes de Mark Jordan et de Nancy Cott, Viefhues-Bailey explore avec dextérité les liens et les parallèles entre le mariage comme entreprise nationale et le mariage comme entreprise sacrée. Du point de vue de l’État-nation, la construction du mariage romantique moderne sert de nombreuses fins étatiques, dont l’une des moindres n’est pas le fait d’allier une « romance » au potentiel déstabilisant – dans laquelle des individus forment des couples selon des vecteurs incontrôlables de désir personnel – à une « respectabilité » restabilisante, tout cela dans un processus qui préserve les mythes nationaux de liberté tout en assurant la perpétuation d’un ordre social stable.
L’auteur avance que cette tension entre les deux éléments – la liberté de l’individu d’une part, et le besoin de stabilité au sein de l’État-nation de l’autre – est également un élément central de la « soumission » chrétienne devant Dieu, dans laquelle l’identité normative, en particulier l’identité masculine, est située entre le besoin d’occuper le rôle dominant dans la famille et celui de se soumettre gracieusement à Dieu. D’ailleurs, Viefhues-Bailey soutient avec à-propos que la diffamation des hommes homosexuels, qui en fait des prédateurs, des pédophiles et des obsédés sexuels, sert à préserver les idéaux protestants en termes de sexe et de genre comme incarnations du raffinement, de la bienséance et de la stabilité sociale. De ce fait, si les conservateurs venaient à sanctionner les mariages homosexuels, cela déstabiliserait l’hétéronormativité chrétienne en tant que modèle idéal de sexe et de genre pour la nation américaine « civilisée ».
Viefhues-Bailey avance donc que les normes sexuelles protestantes contribuent à situer l’Amérique comme un pays explicitement chrétien. Pour illustrer sa thèse, l’auteur soutient que « les Catholiques ont toujours admiré le célibat, et les Mormons ont approuvé la polygamie, les Protestants américains ont dans leur grande majorité valorisé le mariage hétérosexuel monogame comme idéal sexuel… Les fonctionnaires américains ont rapidement cru que les immigrants issus de groupes qu’ils considéraient comme inférieurs racialement (tels que les juifs et les asiatiques) étaient incapables de créer les « vrais » liens romantiques qui définissaient le mariage chrétien » (74).
Une masculinité américaine normative
Les arguments finaux de Viefhues-Bailey sont tout à fait convaincants et constituent une critique puissante, non seulement du discours homophobe de FOF, mais aussi de la domination de valeurs soutenues par la normativité de la classe moyenne américaine. En effet, à travers la figure du héros de football « all-American » (« tout-américain ») (ou tout autre héros sportif, soit dit en passant), l’auteur relie l’icône de la masculinité normative américaine au discours chrétien conservateur sur les maux de l’homosexualité, surtout entre hommes. L’auteur va encore plus loin, et relie fermement ces figures d’une masculinité de classe moyenne respectable à la fois à l’Amérique de classe moyenne et aux stratégies du mouvement chrétien conservateur pour augmenter son pouvoir. En effet, « la stratégie de Focus, qui consiste à définir la masculinité normative américaine en rejetant les homosexuels ‘efféminés’ et en incluant en parallèle une agression masculine dangereuse et supposée naturelle, ne s’oppose pas du tout à la culture dominante… elle est profondément liée aux conceptions de la classe moyenne sur comment produire un pouvoir masculin (blanc, respectable) » (140).
Ainsi, l’auteur pousse plus loin l’œuvre pionnière de Nancy Cott sur le mariage et l’État-nation. Loin d’être inspirée par des textes religieux ou documentée par une recherche historique, la plateforme des Chrétiens conservateurs concernant l’homosexualité et le mariages homosexuel se fonde plutôt sur des stratégies politiques qui recyclent des stéréotypes profondément ancrés dans les esprits. Bien plus, et comme le révèle la démonstration de l’auteur du début à la fin, le discours des Chrétiens conservateurs sur l’homosexualité et le mariage homosexuel contribue à la survie même de l’État-nation américain, et s’intègre donc parfaitement aux intérêts du gouvernement fédéral américain et de la plupart des gouvernements d’État, qui ont défini devant la loi le mariage comme étant entre un homme et une femme. [5]
Ceci étant dit, ce livre contient quelques passages douteux, dont le plus problématique est probablement un passage relativement faible sur les femmes et les lesbiennes. L’analyse des garçons et hommes chrétiens conservateurs comme faisant face à un dilemme puisque, comme l’auteur le démontre, ils doivent s’affirmer comme chefs de famille tout en se soumettant à Dieu (sous-chapitre « Between Scylla and Charybdis », 108-109) est compréhensible, mais pas entièrement convaincant, surtout étant donné qu’il est suivi par un autre passage (« Submission and the Crisis of Christian Womanhood », 110-112), qui avance essentiellement la thèse d’une même existence confrontée par un dilemme, et laisse ainsi le lecteur sans idée claire de la distinction que l’auteur cherche à établir entre le comportement normatif attendu de la part des hommes et des femmes.
Par ailleurs, il faut aussi souligner certains points douteux d’analyse comparative. Cette lectrice a eu du mal à saisir l’intérêt de souligner la fusion de la religion et du nationalisme au Sri Lanka, et de même était intriguée par le manque de référence aux ponts établis entre les développements de l’auteur et ceux des poststructuralistes comme, par exemple, Judith Butler. Viefhues-Bailey parle bien à un moment de « résonances étonnantes » avec Judith Butler, et les lecteurs ayant un penchant théorique pourraient déplorer cette « surprise », étant donné que ses méthodes et ses conclusions sont tout à fait en accord avec les thèses de Butler (128).
Mis à part ces imperfections, le livre de Viefhues-Bailey participe à discréditer d’une manière réservée mais puissante l’homophobie en général et les stéréotypes absurdes de FOF en particulier. L’auteur avance que des « nouveaux outils exégétiques » pour les textes bibliques ne peuvent pas, seuls, discréditer l’homophobie (40) ; ce qui peut en fin de compte accomplir ce but sont de nouvelles pratiques de lectures créées par un changement social et culturel. Bien que le livre de Viefhues-Bailey ne propose pas un projet concret de changement social, il en constitue un élément actif .
Cela fait maintenant presque deux ans que l’expression de « guerre contre les femmes » circule dans le langage politique et dans les médias dominants des deux bords du paysage politique, depuis les élections de mi-mandat de 2010, et elle est devenue encore plus répandue au cours des derniers mois. Cette expression est-elle le reflet d’une réalité quelle qu’elle soit ? Ou ne faisons nous ici qu’observer les efforts de la part des conservateurs au sein du Parti républicain d’attaquer Obama dès qu’ils en ont l’opportunité ? Il semblerait que l’on peut répondre « oui » à chacune de ces deux questions.
Depuis que les républicains ont repris le contrôle de la Chambre en 2010, ils ont mené bataille après bataille sur des politiques ayant un impact direct sur les femmes : entre autres, ils réussirent à bloquer un projet de loi visant à combattre la discrimination salariale liée au sexe, tentent actuellement d’élaborer une définition plus stricte du viol et d’affaiblir l’étendue de la Loi sur les violences contre les femmes (Violence Against Women Act), et, enfin, ont voté 33 fois contre soit la totalité soit des parties de la Loi sur les soins abordables (Affordable Care Act, ACA [1]).
Et ce n’est pas tout. Les candidats républicains à la présidentielle comptaient parmi eux un homme qui souhaite éliminer tout financement pour les programmes dits « Title X », qui financeraient le planning familial (Mitt Romney) [2], un homme qui pense que l’avortement devrait être illégal en toutes circonstances, sans faire d’exceptions en cas de viol, d’inceste, ou de risque sanitaire pour la femme (Rick Perry) [3], un homme qui condamna la réforme d’Obama visant à obliger les assurances-santé à fournir gratuitement l’accès à la contraception, en large partie parce que le « sexe est censé avoir lieu au sein du mariage » et que la contraception est « un permis pour faire des choses dans le domaine sexuel qui vont à l’encontre de ce qui devrait être permis » (Rick Santorum) [4], un homme qui a voté contre la Loi sur la famille et le congé maladie (Family and Medical Leave Act) (Newt Gingrich) [5], et un homme qui a ceci à dire aux victimes de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail : « Pourquoi ne démissionnez-vous pas tout simplement quand on commence à vous harceler ? » (Ron Paul) [6]. Bien sûr, l’aile conservatrice du Parti républicain n’est pas entièrement représentative des républicains plus généralement, et l’on ne peut pas non plus accuser les républicains d’être seuls responsables de l’inégalité persistante entre hommes et femmes aux États-Unis. Pour comprendre cette dernière, il nous faut rappeler ses origines plus profondes, liées à l’histoire de la politique publique et des femmes aux États-Unis, au rôle joué par les acteurs principaux pendant toute l’histoire du pays, et, par-dessus tout, au fonctionnement du système fédéral américain.
« Tu viens de loin, poupée »
Il ne fait aucun doute qu’une évolution vers des droits plus égaux entre femmes et hommes a eu lieu au tout au long du 20e siècle. Comme le disaient les publicitaires à la fin des années 60, « tu viens de loin, poupée [7] ». D’ailleurs, la plupart des jeunes dans le monde occidental aujourd’hui réagissent à une personne qui se définit comme étant un(e) « féministe » soit avec une sourire d’empathie (« c’est mignon, elle est nostalgique de sa jeunesse »), soit avec un gloussement narquois. Il est presque surréaliste maintenant pour les générations plus jeunes d’imaginer que ce n’est qu’à partir du milieu des années 60 que les femmes ont commencé à pouvoir ouvrir leur propre compte bancaire sans la permission d’un père, d’un mari, d’un frère ou d’un juge. Il est presque encore plus difficile de concevoir qu’il y a 50 ans à peine, la contraception était illégale aux États-Unis. Pour la majorité de la jeunesse d’aujourd’hui, il va de soi que les femmes ont accès à et peuvent exercer toutes sortes de professions manuelles et intellectuelles. Et cependant, cela ne fait que 36 ans (1976) qu’à la suite d’années d’une résistance acharnée de la part de l’élite militaire et du Ministère de la défense, le Président Gerald Ford signa la loi publique du Congrès (Congressional Public Law) n° 94-106 ouvrant aux femmes la possibilité de postuler pour une place aux prestigieuses Académies d’entrainement des officiers militaires de West Point à New York et de l’Air Force Academy au Colorado.
L’idée que les hommes et les femmes devraient bénéficier de droits égaux devant la loi est rarement contestée, et un sondage récent a démontré que la plupart des Américains sont persuadés que les femmes ont les mêmes droits constitutionnels que les hommes. Ce dernier point est faux. Les droits constitutionnels des femmes, qui continuent à être défiés en permanence, ont nécessité l’attention particulière de la Cour suprême des États-Unis, car leurs droits spécifiques (en matière de discrimination, par exemple) ne sont garantis que dans la mesure où le Congrès, les assemblées législatives des États, ou les décisions de cours d’États ou fédérales souhaitent les attribuer. Evidemment, cette attribution a été et est dépendante des vents politiques et juridiques d’un moment historique particulier, et l’on sait bien que, par définition, les vents changent en permanence.
Malgré l’existence de lois fédérales interdisant la discrimination entre hommes et femmes dans l’industrie de l’assurance [8], peu de gens savent que les compagnies d’assurance continuent, aujourd’hui encore, à pratiquer ce que l’on nomme le « gender rating » (« notation liée au genre ») ; en d’autres termes, les femmes doivent payer des cotisations mensuelles plus élevées, dû au fait qu’entre 18 et 45 ans, le budget de soins de santé moyen pour une femme est plus élevé que pour un homme. Cela n’a rien d’étonnant : dans la plupart des cas, ce sont les femmes et non les hommes qui assurent leur contraception, les visites chez le gynécologue sont plus fréquentes que les visites d’hommes chez leur spécialistes, sans parler des coûts liés à la grossesse et à l’accouchement. De même, au-delà de l’âge de procréer, les femmes ont plus tendance à prendre en charge leurs parents âgés, en les associant si possible à leurs contrats d’assurance, que les hommes.
L’égalité entre hommes et femmes fait défaut dans de nombreux autres domaines de la vie publique. Malgré la Loi sur l’égalité des salaires (Equal Pay Act) de 1963 [9] et la loi Lilly Ledbetter [10] – sans oublier que cette dernière n’interdit pas en soi la discrimination salariale, mais donne simplement plus de temps aux femmes pour poursuivre en justice leurs employeurs en cas de discrimination salariale – les femmes ne se voient toujours pas attribuer le même salaire que les hommes pour le même travail. En moyenne, les femmes ne gagnent que 77% de ce que gagnent les hommes. Le célèbre « plafond de verre » (le fait de préférer un homme à une femme ayant les mêmes diplômes dans l’attribution de postes décisionnaires de haut niveau) et aussi le « mur de verre » (le fait de préférer un homme à une femme ayant les mêmes diplômes lors d’un changement de poste) restent la norme à la fois dans le secteur privé et dans le monde politique [11]. Comme l’a exprimé la première femme Directeur de Planification de la politique pour le Département d’État dans son article fort controversé et souvent dénoncé, publié en juillet 2012 dans The Atlantic : « Il est temps d’arrêter de se leurrer (…) les femmes qui ont réussi à être à la fois des mères et des professionnelles de haut niveau sont soit surhumaines, soit riches, soit travaillent à leur compte [12] ».
Les sociologues nous enseignent que tout l’enjeu est de concilier les sphères du public et du privé. Dans ce cas, qu’en est-il de la sphère privée et de son fameux « droit à la vie privée » si cher aux féministes ? On peut en effet parler de progrès, mais seulement pour certaines catégories de femmes. Comme l’ont démontré Sister Song et d’autres groupes du Mouvement pour la justice reproductive [13], l’accès au « droit à la vie privée » est loin d’être distribué de façon égale, et l’argument du « choix » n’est réservé qu’aux femmes de classe moyenne et de classe moyenne supérieure. L’immense majorité des autres femmes – une majorité qui va en s’accroissant – pauvre et sans assurance, a souffert les pires effets de la décentralisation dans le domaine de la politique sociale (du programme national AFDC – Aid to Families with Dependent Children (Aide aux familles avec enfants dépendants) – au TANF – Temporary Assistance for Needy Families (Assistance temporaire aux familles en situation de besoin) – en 1996), et dans le domaine de l’accès à l’avortement et à la contraception, surtout depuis deux décisions de la Cour suprême des États-Unis, Webster v. Reproductive Services (1989) et Planned Parenthood v. Casey (1992).
La santé des femmes en danger
Au niveau national, cela fait longtemps que la majorité républicaine à la Chambre œuvre à faire passer des projets annuels de lois de finances qui auraient un impact direct sur les femmes de toutes catégories socio-économiques. Depuis son passage en 2010, la majorité à la Chambre a voté 33 fois en faveur de l’abrogation, du dé-financement ou de l’annulation soit de la totalité soit d’une partie de la Loi sur les soins abordables (Affordable Care Act, ACA [14]). Plus récemment, la Chambre a tenté de permettre aux employeurs de refuser de fournir une assurance à leurs employés qui couvrirait la contraception ou tout autre service contre lequel l’employeur aurait une objection quelle qu’elle soit. Elle a aussi essayé de réduire le financement pour l’éducation des adolescents en matière de contraception et à augmenter le financement pour l’éducation sexuelle faisant exclusivement référence à l’abstinence jusqu’à atteindre 20 millions de dollars par an. Elle a réussi à faire opposition à une proposition de réglementation qui limiterait le nombre de travailleurs fournissant des soins de santé à domicile – à 90% des femmes – pouvant être exemptés des règles sur le salaire minimum.
Son plus gros effort, qui fut en outre couronné de succès, fut de faire blocage à la Loi sur l’équité des salaires (Paycheck Fairness Act, PFA), qui était censée mettre à jour et renforcer la Loi sur l’égalité des salaires (Equal Pay Act) de 1963 en offrant aux femmes de meilleurs outils pour combattre la discrimination salariale. Entre autres, la PFA aurait interdit toutes représailles injustes contre des employé(e)s qui auraient parlé d’inégalités de salaires alors qu’ils/elles étaient en poste, renforcé les outils utilisés pour mettre à jour des cas de discrimination salariale, et encouragé les employeurs à évaluer volontairement leurs propres pratiques en matière de rémunération. Cette loi, soutenue par le Président Obama et largement soutenue par les Démocrates, est morte au Sénat en juin 2012 après un vote à 52 voix contre 47.
Mais l’action la plus agressive de la part des Républicains de la Chambre est sans doute constituée par leurs nombreux efforts en faveur du dé-financement du « Title X » de la Loi sur le service de santé publique (Public Health Service Act), qui inclut le célèbre planning familial [15]. À ses débuts en 1970, Title X bénéficiait d’un soutien bipartisan ; Richard Nixon, qui était président à l’époque, déclara qu’« aucune femme américaine ne doit se voir refuser l’accès au planning familial en raison de sa condition économique. » Le programme attribuait des subventions fédérales pour fournir une couverture en soins de santé complète pour les femmes, quel que soit leur statut économique, et à présent les cliniques financées par ce programme fournissent des contraceptifs et d’autres services préventifs, tels que des examens des seins et des frottis vaginaux, à près de 5 millions de femmes. Selon une étude du Guttmacher Institute, 6 femmes sur 10 qui sont soignées dans un centre soutenu par Title X considèrent que c’est leur source habituelle de soins médicaux. D’ailleurs, nombre de ces femmes fréquentent des centres Title X parce qu’elles ne peuvent pas se permettre de payer des soins médicaux dans d’autres endroits [16]. En 2011, des républicains de la Chambre et du Sénat menacèrent de bloquer complètement le gouvernement si le gouvernement fédéral ne cessait pas d’attribuer des financements au programme de planning familial. Prétendant qu’il s’agissait d’une question liée au déficit budgétaire, ils soutenaient que le fait de retirer ce financement réduirait la dette nationale, et firent ainsi le choix de ne pas tenir compte des études qui démontrent que permettre l’accès aux services préventifs permettrait au gouvernement (et aux contribuables) de réaliser des économies en évitant d’avoir à payer des coûts énormes associés à des grossesses involontaires et à des visites aux urgences pour des maladies qui pourraient être prévenues.
Partout aux États-Unis, la guerre contre les femmes est encore plus flagrante, surtout dans les domaines de la vie privée et de la santé et de la justice en matière de reproduction. Certains États, comme le Wisconsin, tentent d’adopter des lois qui criminaliseraient le fait d’avoir des enfants hors du mariage. Par exemple, le projet de loi du Sénateur républicain Glenn Grothman définirait la « parenté non-maritale » comme une cause des abus d’enfants [17]. Ailleurs, et s’inspirant d’États comme le Michigan ou le Wisconsin, plusieurs législatures d’ État essaient de remodeler leurs lois sur le divorce pour faire en sorte qu’il soit plus difficile pour un couple qui en a le souhait de divorcer [18]. Cette idée fut lancée par l’Administration de George W. Bush, avec son « Initiative pour les mariages sains » (« Healthy Marriage Initiative ») qui exigeait que les tribunaux ré-établissent la faute dans les procédures de divorce. L’initiative, qui n’eut pas de portée nationale mais servit comme modèle pour les États, stipulait que les couples expriment leurs vœux de mariage devant Dieu, et que « l’État doit les aider à rester fidèles à leurs vœux », et que ceci était important « car les enfants dont les parents divorcent ont plus tendance à être renvoyés de l’école, à tomber enceinte, à être pauvres ou à se tuer [19] »
Les problématiques qui ont de loin reçu le plus d’attention et rencontré le plus de succès à l’échelle des États sont celles concernant les droits et la santé liés à la reproduction. Depuis les décisions de la Cour suprême des États-Unis dans les cas de Webster (1989) et de Casey (1992), que nous avons déjà mentionnés, et qui maintenaient le droit constitutionnel d’une femme à avorter avant le stade de viabilité du fœtus, tout en accordant aux États la possibilité de contrôler l’accès à l’avortement, les restrictions sur l’avortement ont pris de nombreuses formes. Quarante-six États autorisent les docteurs et/ou le personnel assistant à refuser d’effectuer un avortement pour des raisons religieuses et/ou morales, et 43 États donnent la même autorisation à des cliniques et/ou hôpitaux entiers. Quatre États interdissent aux compagnies d’assurance privées de couvrir les avortements, et 11 États ne permettent pas aux assurances-santé publiques de couvrir les avortements pour leurs fonctionnaires. Plusieurs États exigent que les docteurs distribuent de la propagande et de l’« information » médicale inappropriée ou même carrément fictive, comme par exemple « l’avortement provoque le cancer du sein et/ou des ovaires [20]. »
Rien qu’en 2010-2011, les législateurs dans la totalité des 50 États ont introduit plus de 1100 dispositions liées à la santé et aux droits de la procréation, en nette augmentation par rapport aux 950 introduites en 2010. A la fin 2011, 135 de ces dispositions avaient été promulguées dans 36 États, en augmentation par rapport aux 89 promulguées en 2010 et aux 77 promulguées en 2009. 68% de ces nouvelles dispositions – 92 dans 24 États – limitent l’accès aux services d’avortement, une augmentation frappante par rapport à l’année précédente, durant laquelle 26% des nouvelles dispositions limitaient l’avortement. Les 92 nouvelles restrictions sur l’avortement promulguées en 2011 ont explosé le record précédent de 35 adoptées en 2005 [21].
Restrictions à l’avortement promulguéespar an.
Le développement le plus récent concerne les échographies obligatoires. Vingt États exigent que les professionnels effectuant l’avortement effectuent une échographie avant l’avortement. En Floride, par exemple, le projet de loi 1127 exige que les docteurs effectuent une échographie avant tout avortement et fassent en sorte que la femme regarde l’image et entende une explication détaillée de l’image. La femme peut refuser, mais elle doit certifier par écrit qu’elle a refusé de voir les images ou d’entendre le battement de cœur du fœtus. Il existe un type de loi similaire au Texas, avec la seule différence que l’échographie n’est pas abdominale mais trans-vaginale ; bref, la femme doit accepter d’être violée si elle veut bénéficier d’un avortement légal au Texas. Cette réalité horrible et troublante ne va pas sans rappeler le film roumain Quatre mois, trois semaines, deux jours (Cristian Mungui, 2007), qui reçut la Palme d’Or à Cannes, dans lequel, pour pouvoir bénéficier des services d’un avorteur illégal, portant le sinistre nom de M. Bébé, deux jeunes adolescentes, dont l’une est enceinte de son petit ami, doivent toutes les deux coucher avec l’avorteur, sans quoi il refuse d’effectuer la procédure.
Prises dans leur ensemble, ces initiatives conservatrices républicaines ont mené à des victoires étendues qui ont un impact sur les femmes pauvres et de classe moyenne inférieure dans tous les États-Unis. Actuellement, 87% de comtés américains n’ont pas de docteur qualifié pour effectuer des avortements, un chiffre à mettre en rapport avec le fait qu’un tiers de toutes les femmes américaines âgées d’entre 15 et 44 vivent dans ces comtés ; une augmentation régulière du nombre à la fois de naissances non souhaitées et d’avortements auto-infligés a été documentée ; sans oublier le fait que les États-Unis ont le plus haut taux de grossesse chez les adolescentes de tous les pays industrialisés. Il est en effet bien difficile, face à ces réalités, de ne pas être tenté de parler d’une « guerre contre les femmes », une guerre qui est ouvertement revendiquée et conduite avec enthousiasme dans tout le pays, dans de nombreux États et régions, à la fois sur des fronts législatifs et juridiques.
L’attaque conservatrice
La « guerre » contre les femmes a également été évoquée tout au long de la campagne pour les élections présidentielles et législatives de 2012. En effet, des thèmes liés à la contraception et à l’avortement ont été au premier plan des débats de cette année. Qu’est-ce qui explique la prédominance de ces sujets et les attaques souvent violentes de certains candidats républicains sur le droit à la vie privée en matière de sexualité et de reproduction ? En grande partie, le « détournement » du parti républicain par le Tea Party et les groupes chrétiens conservateurs.
Tout au long de la campagne républicaine, en commençant par la croisade de Rick Santorum contre l’avortement et la contraception durant les primaires, et en allant jusqu’à l’appel de Mitt Romney en faveur du dé-financement de Title X, le thème le plus cohérent du parti républicain aura probablement été son attaque sur la vie privée. Les commentaires exécrables d’un célèbre présentateur de radio, Rush Limbaugh (10-15 millions d’auditeurs par jour), concernant Sandra Fluke, une étudiante à la prestigieuse université de Georgetown, qu’il a traité de « salope » parce qu’elle a témoigné devant un Comité du Congrès (composé uniquement d’hommes) en faveur du remboursement de l’usage de contraceptifs, la « redéfinition » par le Sénateur républicain Todd Akin du « viol légitime », qu’il a transformé en « viol de force » pour ensuite prétendre que, si une femme est « violée de force », son corps « s’éteindra » et elle ne tombera pas enceinte, toutes ces déclarations plaisent aux républicains conservateurs et à la droite chrétienne qui, selon de nombreux commentateurs, ont pris le contrôle du parti républicain.
La preuve, selon ces analystes, c’est la nouvelle position « pro-vie » (« pro-life ») adoptée par Mitt Romney, un changement radical par rapport à sa position lorsqu’il était Gouverneur du Massachusetts et qu’il soutenait l’élimination des exemptions religieuses à la couverture contraceptive. C’était aussi l’époque à laquelle sa femme faisait des donations régulières au programme de planning familial, et à laquelle il signa un projet de loi en 2005 qui augmentait le nombre de personnes bénéficiant des services de planning familial, dont la « pilule du lendemain » qui doit être prise dans les deux jours suivant un rapport sexuel non protégé, et évite ainsi que l’œuf fertilisé ne puisse se loger dans les parois utérines (à ne pas confondre avec la pilule RU 486). A présent, Romney dénonce l’utilisation de toute forme de contraception, et lorsqu’on lui posa la question le 11 février 2012, annonça qu’il soutiendrait toute mesure visant à établir « l’identité individuelle » pour les embryons et les fœtus [22].
En ce qui concerne les soins de santé, le duo Romney/Ryan veut voir abroger l’ACA, ce qui toucherait des millions de femmes, surtout des femmes pauvres et issues de groupes minoritaires. Avant l’adoption de l’ACA, 19 millions de femmes américaines âgés d’entre 18 et 64 ans n’avaient aucune assurance-santé. Les femmes de couleur, qui représentent 36,3% de toutes les femmes aux États-Unis, composaient une part disproportionnée des personnes sans assurance : 53,2%. De plus, et avant « Obamacare », 47 millions de femmes – dont 5,1 millions de femmes afro-américaines, 4,9 millions de femmes latino-américaines, 2,5 millions de femmes asiato-américaines, 300.000 femmes indiennes d’Amérique, et 800.000 autres femmes américaines issues de groupes minoritaires – devaient payer d’avance tout et tous soins médicaux préventifs dans les domaine de l’obstétrique et de la gynécologie, tels que les mammographies, les frottis vaginaux, la contraception, les tests de dépistage du diabète pendant la grossesse et de nombreux autres actes médicaux et pharmaceutiques de prévention médicale. L’abrogation de l’ACA replongerait de nouveau ces femmes dans cette réalité, et la vaste majorité d’entre elles devrait abandonner certaines formes de contraception qui sont trop chères, ou choisir de ne pas bénéficier de soins préventifs spécifiques dans les domaines de l’obstétrique et de la gynécologie.
En ce qui concerne les droits des femmes en général, et le droit à la vie privée en particulier, l’élection de 2008 fut cruciale. Interrogé sur ses opinions sur le système judiciaire, le candidat républicain John McCain déclara que, s’il était élu, il nommerait des juges « constructivistes strictes » dans tout le circuit fédéral ; en d’autres termes, des juges qui respectent la signification originale de la Constitution, qui favorisent une intervention judiciaire minimale, et condamnent toute décision qui participe à la construction à partir de zéro d’un droit fondamental.
Tout ceci fit trembler les défenseurs du droit de la femme à « choisir », et ils avaient raison. Si McCain avait été élu, il aurait pu être en mesure de remplacer un juge « pro-choix » par un juge « pro-vie » à la Cour suprême des États-Unis, en retournant la majorité à 5 contre 4 qui soutient Roe à une nouvelle majorité de 5 contre 4 en faveur de son abrogation [23]. Si cela avait eu lieu, la Cour n’aurait pas déclaré que l’avortement est « illégal », elle aurait simplement poursuivi la nouvelle stratégie adoptée par le mouvement « pro-vie » depuis Webster et Casey, c’est-à-dire qu’elle aurait redonné aux États l’entière responsabilité de décider si oui ou non l’avortement était légal dans leur État, et ce en vertu du Dixième amendement [24].
En effet, cette approche soutient qu’il n’existe pas de « droit à la vie privée » en matière d’avortement – et, pour certaines personnes, en matière de contraception également – dans la Constitution, et qu’il incombe aux États de déterminer la légalité ou non de ces questions. Dans ce scénario, une étude fort bien documentée réalisée par le Center for Reproductive Law and Policy (« Centre pour la loi et la politique reproductive »), une organisation non-partisane et à but non-lucratif, indique que de tous les 50 États, 21 sont prêts à complètement interdire tout recours à l’avortement – par le biais de « lois gâchettes » qui sont déjà établies, l’abrogation de Roe étant la gâchette sur laquelle on a appuyé pour permettre la mise en œuvre immédiate de ces lois, qui étaient déjà rédigés – et 9 autres États sont prêts à sévèrement limiter l’accès à l’avortement [25].
Où sont passés les féministes ?
La question qui est souvent posée est : « que fait le mouvement féministe de tout ça ? » Depuis Webster et Casey, les féministes se débattent dans un mode qui est en permanence réactif et non proactif, et sont divisés. C’est loin d’être un contexte propice au succès. D’ailleurs, le terme de « mouvement féministe » est erroné ; pendant toute l’histoire du féminisme américain, il n’y a jamais eu un seul groupe homogène d’activistes. Et à partir des années 70, alors que la droite chrétienne était en train de s’épanouir, les féministes américains étaient divisés par de sérieux désaccords.
Les deux plus gros groupes féministes, qu’on pourrait aisément qualifier d’« institutions » ou de groupes féministes traditionnels, étaient – et sont – NOW (National Organization for Women, « Organisation nationale pour les femmes ») et NARAL (National Abortion Rights Action League, « Ligue nationale pour l’action sur les droits à l’avortement »). Ils ont tous les deux soutenu et véhément défendu le principe d’un « droit à la vie privée » tel qu’il est développé dans Griswold (1965) et Roe (1973) en relation au choix de ne PAS procréer. Selon ces groupes, l’émancipation des femmes a commencé avant tout en délivrant les femmes des chaînes de naissances non voulues. Ce but ne pouvait être atteint qu’en exigeant un droit inconditionnel à ne pas procréer. Ils ont donc observé avec consternation et ont dénoncé publiquement des groupes féministes plus radicaux fondés récemment, tels que le CESA (Committee to End Sterilization, « Comité pour mettre fin à la stérilisation ») et le CARASA (Committee for Abortion Rights and Against Sterilization Abuse, « Comité pour les droits à l’avortement et contre l’abus de stérilisation ») qui, selon NOW et NARAL, étaient en train de complètement ébranler les succès récents et fragiles que représentaient Griswold et Roe, qui définissaient un « droit à la vie privée » protégé par la constitution en matière de non-procréation.
Le CESA et le CARASA ne s’opposaient pas au « droit à la vie privée » en soi, ils voulaient simplement aller plus loin et démontrer, entre autres, que le principe de vie privée lui-même n’était pas accessible à tous, comme le savaient ces pauvres femmes à New York qui furent les victimes d’une stérilisation contrainte ou forcée. Ils regroupaient aussi des féministes qui prétendaient que les droits à l’avortement ne représentaient pas le nec plus ultra pour toutes les femmes, que certaines femmes féministes préféraient se battre, non pas pour le droit de ne pas avoir d’enfants, mais pour une société qui permettrait aux femmes d’avoir des enfants quand elles le voulaient avec la garantie que leurs enfants bénéficieraient d’un bon logement, de soins de santé et d’une éducation de bonne qualité. Ces féministes du milieu des années 70 et début des années 80 – et non pas les féministes traditionnels – devinrent les concepteurs de ce que nous appelons aujourd’hui les « droits de la procréation », aboutissant au Mouvement pour la justice reproductive que nous connaissons aujourd’hui.
Les victoires de la droite chrétienne, qui occupe une position ferme en tant que groupe homogène sur les problématiques qui concernent les femmes, sont en large partie une conséquence de la fragmentation des féministes américains. Cependant, d’un côté, les féministes traditionnels ont raison. Prenez le fait que, depuis 1973, la Cour suprême des États-Unis est intervenue dans près de 30 cas d’avortement, ce qui démontre le rôle qu’elle joue dans la protection de cette problématique de la vie privée. Les féministes traditionnels prétendent que si l’on venait à renverser Roe, l’impact d’une telle action serait aussi retentissant que celui de la décision Bush v. Gore sur l’élection de 2000 : un seul vote d’un seul juge de la Cour suprême pourrait changer le cours de l’histoire pour les femmes partout dans le pays, comme l’a fait un seul vote d’un seul juge qui mena à l’élection de George W. Bush, changeant ainsi le cours de l’histoire non seulement pour les Américains, mais aussi pour de nombreux pays étrangers.
De plus, les féministes traditionnels attirent notre attention sur un sondage récemment effectué par l’agence Gallup, et qui reflète une transition sous-jacente et inquiétante. Pour la deuxième fois depuis 1996 (Gallup suit cette problématique depuis 1973), l’opinion se définit maintenant comme étant plus « pro-vie » que « pro-choix » (51% contre 42% en 1996, 50% contre 41% fin 2011 [26]).
Par rapport à la problématique de l’avortement, est-ce que vous vous considérez comme étant plutôt pro-choix ou pro-vie ? (la question pro-vie/pro-choix était posée après celle sur la légalité de l’avortement).
Ce revirement, associé aux études récentes sur ce nouveau « pouvoir » de la Cour suprême, renforce la focalisation des féministes traditionnels sur l’avortement. Ils attirent l’attention sur le travail effectué par le Professeur Richard Hasen (Université de Californie à Irvine), qui démontre que « le Congrès a passé outre à la Cour Suprême de moins en moins souvent au cours de la dernière décennie… Le nombre d’annulations a chuté pour devenir presque nul. » D’autres chercheurs ont tendance à s’accorder avec les analyses de Hansen, et à conclure comme lui que ce phénomène a donné bien plus de pouvoir à la Cour suprême et bien moins au Congrès. Comme l’écrit un autre chercheur : « Nous sommes longtemps partis du principe que, quand la cour interprète une loi fédérale, le Congrès peut toujours y revenir et y apporter des corrections… À présent, il y a de fortes chances que les décisions de la Cour soient le dernier mot, et non pas le premier, sur ce que veut dire une loi [27]. » Ceci signifie non seulement que la Cour suprême, un corps d’individus qui ne sont pas démocratiquement élus, a plus de pouvoir, mais aussi qu’elle peut être plus facilement influencée par des motivations idéologiques . En tout cas, c’est ce scénario que craignent les groupes féministes traditionnels et autres défenseurs de Roe v. Wade, qui ne tient qu’à un fil depuis des années, avec une majorité d’une voix seulement.
C’est ici qu’interviennent les féministes travaillant au sein du Mouvement pour la justice reproductive, et ils aussi ont des analyses pertinentes [28]. La stratégie de se focaliser sur un « droit à la vie privée » constitutionnel comme seul moyen de garantir l’émancipation des femmes était une erreur dès le départ. Elle revenait à ne faire que refléter le caractère individualiste des démocraties contemporaines, et donc à négliger le fait qu’il n’existe pas de groupe monolithique et homogène de personnes appelées « femmes ». Le fait de proclamer un « droit à la vie privée » sans offrir l’accès à un tel droit revient tout simplement à « privatiser » les décisions, et donc à « légitimer une réponse minimaliste de l’État » aux problèmes des femmes. Cette approche ignore à son tour les réalités de groupes marginalisés, constitués à la fois d’hommes et de femmes, qui ont besoin de plus de soutien communautaire et étatique et avancent nombre d’exigences diverses, dont celle d’avoir ou pas des enfants. De ce fait, selon les porte-paroles du Mouvement pour la justice reproductive, si les féministes traditionnels veulent vraiment garantir l’égalité des droits pour toutes les femmes, qu’elles soient riches ou pauvres, ils devraient quitter les grandes salles nobles de la Cour Suprême, retrousser leurs manches, et retourner sur le terrain, dans les cliniques et les écoles des quartiers pauvres, dans les communautés rurales. Ce n’est qu’à travers ce processus que le concept du « choix » ou celui d’un « droit à la vie privée » ne pourra être réellement compris.
« Le choix n’existe pas dans un vide » est le slogan du Mouvement pour la justice reproductive. En effet, le « choix » et/ou la vie privée sont fonction des intersections de race, de classe sociale, de sexualité et d’autres marqueurs de différence qui ont une influence sur la capacité, non seulement d’individus mais de communautés entières à prendre des décisions et à agir librement. De ce fait, relier les droits de la procréation à d’autres problématiques de justice sociale telles que la pauvreté, l’injustice économique, la reforme du système de sécurité sociale, le logement, et la justice environnementale entre autres, est la seule manière de contrecarrer les attaques menées sur les femmes et sur leurs droits par la droite chrétienne et les conservateurs républicains, aujourd’hui et à l’avenir.
par Jennifer Merchant & traduit par Kate McNaughton , le 22 octobre 2012
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La droite dite populaire a tenté récemment une manœuvre politico- idéologique (pétition parlementaire qui, depuis, semble avoir fait long feu, y compris auprès du pouvoir sarkosiste,) afin de s’opposer à une avancée scientifique majeure que les ouvrages scolaires des sciences de la vie et de la terre ont relayée récemment, à savoir que la sexualité vécue n’est pas réductible au sexe biologique , ni même au genre sociétal et sémantique, mais qu’elle est relative à l’histoire complexe des personnes entre biologie, société et expérience personnelle, bref que chacun ne nait pas sexuellement homme ou femme du point de vue de sa sexualité vécue, mais qu’il (elle) le devient .
Il s’agit là d’un constat sur les faits et non d’une opinion ou croyance et encore moins d’une considération morale , sauf pour qui prétendrait réduire la réalité humaine à des caractéristiques de naissance dûment essentialisées en genres et rôles sociaux pré-définis -et donc figés à vie- par une vision morale traditionnelle collective de la sexualisation vécue des individus. Cette prise de position vise à soumettre ceux-ci à un ordre moral traditionaliste intangible, au mépris de leurs réel désirs et à l’encontre du droit libéral de la sexualité inscrit dans les droits humains fondamentaux qui affirme que toute relation sexuelle dans la vie privée, voire intime, entre des adultes consentants, est et doit être considérée comme autorisée sans discrimination hiérarchisée entre les formes de sexualité. Il convient pour sortir du brouillard idéologique de cette vision traditionaliste et pour la mettre en cause de se poser la question : qu’en est-il, réellement et conceptuellement pour qui cherche à connaître la réalité, de la relation entre sexe biologique genre social et sexualité vécue ?
Le genre est une construction sociale et culturelle qui rend compte ou pré-définit, dans les sociétés traditionnelles (et toutes le sont peu ou prou), les rôles plus ou moins figés, de la femme et de l’homme comme masculin et féminin.
Notre société dite libérale qui promeut l’égalité des droits fondamentaux entre les individus hommes ou femmes met en cause ce modèle symbolique et donc la notion de genre comme marqueur identitaire et social. Toute discrimination sexuelle dans l’accès aux métiers et fonctions politiques et sociales est abolie, au point que le différence entre les femmes mariées et les femme primo-célibataires est contestée, voire supprimée dans nombre de pays occidentaux, alors qu’elle n’a jamais existé pour les hommes. Qu’en est-il du sexe dans son rapport au genre ?
Le sexe est d’abord une caractéristique biologique et sa détermination relève de la génétique donc des sciences biologiques ; en ce sens on ne devient pas, pas plus que les animaux, chromosomiquement mâle ou femelle, on l’est dès la naissance, mais chez les humains, voire chez certains animaux dits supérieurs, cette caractéristique biologique ne détermine pas nécessairement une sexualité hétérosexuelle et ne fonde pas une normalité morale privilégiant celle-ci. Affirmer que la sexualité n’est pas seulement biologique et que sa construction est aussi sociale et psychologique est un fait scientifique démontré . Le sexualité vécue d’un individu est le résultat d’une expérience et/ou d’une histoire personnelle dont le sexe biologique ne définit qu’une norme comportementale statistique qui du reste varie selon les cultures, et non pas morale, dès lors qu’elle peut être contredite sans dommage pour les dits hétérosexuels. En cela un(e) dit(e) homosexuel (lelle) n’est pas biologiquement différent(e) d’un(e) dit(e) hétérosexuel(lelle) et donc n’a pas à être considéré(e) comme déficient (e) biologiquement et encore moins comme pervers(e) moralement, sauf dans le cadre d’une idéologie moralisante qui biologise la morale, en cela qu’elle prétend réduire à la seule sexualité biologique, les comportements sexuels, affirmation particulièrement absurde en ce concerne l’espèce humaine
Ainsi, Derrière la dénonciation de cet énoncé scientifique que la construction de la sexualité est un fait complexe, se manifeste un vision normative et moralisatrice, voire liberticide de la sexualité d’origine traditionnelle et religieuse qui, de fait, confond genre, sexe biologique et sexualité vécue. Cette vision idéologique refuse, par cette confusion, toute évolution qui autoriserait à considérer que toutes les formes de sexualité non-violentes sont, en droit et en fait, légitimes.
Elle est donc tout à la fois anti-scientifique et anti-libérale…
Mais derrière cette vision, pour le moins obscurantiste (à savoir qui refuse l’examen scientifique des faits au nom de la religion et/ou de la tradition), se manifeste le désir de refuser l’homosexualité comme une forme légitime de sexualité. Il convient donc de s’intéresser à ce que l’on appelle l’homosexualité, en répondant à trois questions .
1) Un homosexuel est-il biologiquement si différent d’un hétérosexuel ? :
Si la réponse est non , la sexualité vécue ne se réduit donc pas au sexe génétique, la thèse naturaliste qui prétendrait confondre sexe biologique et sexualité vécue est alors rationnellement (ou logiquement) fausse
2) La prétendue ‘homosexualité est-elle une déviance contre nature et/ou une maladie ?
Là encore, la réponse est non, car la nature ne définit pas de normes morales ou juridique. Et si un homosexuel ne souffre pas et ne fait pas souffrir ses partenaires il n’est pas malade et n’a pas à être déclaré tel par la médecine et l’état.
3) Le dit homosexuel est-il moins hétérosexuel que le dit hétérosexuel ?
Dans ce cas, la réponse est plus difficile, car en vérité personne, dans son vécu, n’est homosexuel car chacun vit sa sexualité différemment et donc tout couple est hétérosexuel, même les couples dits homosexuels et parois ont tanbdance à r eproduire les rôles (en) gendrés par la culture.
4) la prétendue homosexualité est-elle condamnée ou condamnable dans toutes les cultures ?
La réponse est non : Pour qui a étudié les classiques et l’histoire de l’antiquité le savent. Seules certaines religions, le plus souvent monothéistes, condamnent la dite homosexualité au nom de leur théorie des genres naturels et divins ; ce qui na rien à voir avec la biologie scientifique mais tout avec leur idéologie religieuse .
C’est pourquoi nombre de religions traditionnelles refusent la liberté et l’égalité sexuelles et ce qu’elles appellent la « confusion des genres », en tant que marqueur pertinent d’une société authentiquement libérale et démocratique.
Parler de sexualité « naturelle » est donc erroné et mystificateur :
La nature a, en effet, bon dos : on y trouve toujours ce que l’on cherche à justifier, tout et son contraire. Or la Nature, contrairement à ce qu’affirme ceux qui en font une création divinement ordonnée, ne connait ni la morale, ni l’interdit.
La preuve ne est que si la sexualité vécue était seulement déterminée par la biologie et donc seulement naturelle , il n’y aurait pas besoin de règles de morale pour en assurer le contrôle social et le désir sexuel non reproductif, n’existerait tout simplement pas
En effet, la sexualité ne se résume pas à la reproduction, ni chez les bonobos, ni chez les humains etc..
Ainsi, La position théologico-naturaliste s’auto-détruit logiquement dès lors qu’elle prétend absurdement interdire ce que la nature, selon eux, ne permet pas ou est sensée rendre impossible…Si l’homosexualité était anti-naturelle il n’ y aurait nul besoin de l’interdire par la religion et/ou la morale traditionnelle anti-libérale !
La position des promoteurs de la confusion entre le sexe, le genre et la sexualité vécue a donc une apparence scientifique mais elle est réellement scientiste et métaphysique. Elle vise, comme toujours, à refuser la liberté individuelle et la démocratie comme normes des relation humaines pour les soumettre à un ordre et à un pouvoir supérieur incontestable ou sacré.
Née en 1956, professeur à Berkeley, la philosophe JUDITH BUTLER a publié « Trouble dans le genre » en 1990. Paru en octobre, son dernier ouvrage traduit en français porte sur la question israélienne: « Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme » (Fayard). (Sipa)
Notre article mis en ligne ce samedi, «Genre: soyons fiers de faire de la théorie», nous a valu un email de la philosophe américaine Judith Butler.
L’auteur de «Trouble dans le genre» y revendique son travail de théoricienne et confirme que les études de genre sont indissociables de «positions théoriques». Mais, tient-elle à souligner, la formule «théorie du genre» donne la fausse impression d’une doctrine unifiée. Pour elle, il convient donc de parler de «théories du genre» – au pluriel.
Judith Butler a accepté que son email soit publié sur BibliObs. En voici la traduction française:
J’ai lu avec intérêt votre article sur la théorie dans «Le Nouvel Observateur» en ligne et j’aimerais préciser ce point: le problème en ce qui concerne «la théorie du genre», c’est que la formulation crée l’impression qu’il n’y a qu’une seule théorie.
J’enseigne des textes théoriques et je vais continuer à pratiquer et à défendre la philosophie ainsi que la théorie littéraire et politique comme vocations. Mais les études de genre constituent un champ, ce qui signifie qu’il comprend diverses positions théoriques, et non pas une théorie unique. En effet, ces positions théoriques ont été en dialogue pendant de nombreuses années: il y en a qui considèrent le matérialisme comme plus important, d’autres qui prennent le poststructuralisme comme leur point de départ, ou encore l’analyse intersectionnelle ou le nouvel historicisme, etc. Ce sont autant de perspectives théoriques différentes, et elles appartiennent à un domaine où les enjeux théoriques sont activement discutés et débattus.
Je voudrais donc confirmer que les théories du genre existent au pluriel. Et parce que le sexe est étudié à partir de différentes perspectives théoriques et méthodologiques, et parce qu’il existe de nombreux sites historiques et politiques où il est étudié (santé, biologie, architecture, histoire, littérature, science politique, études coloniales, pour ne prendre que ces exemples), les études de genre sont devenues un champ qui est maintenant établi dans la plupart des grandes institutions de recherche dans le monde.
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